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Extraits de l’article de Vincent Monnier, Le Nouvel OBS, 24.05.2015
Marc Bonnant, Mozart du barreau (…)
Dans son vaste bureau genevois, il nous reçoit entre l’oratoire et le boudoir. D’un côté de la pièce, les cinq tomes d’une édition des « Confessions » de saint Augustin, datant du XVIe siècle. De l’autre, un exemplaire grand format d’un recueil de photos de Helmut Newton, ouvert sur le cliché d’une jeune femme, amène et légèrement vêtue, semblant se vouer à des cultes moins austères que ceux du théologien chrétien. Des cadeaux de ses filles. « Elles ont estimé qu’entre les pères de l’Eglise et l’érotisme de papier glacé je serais à mon aise », dit Marc Bonnant en tirant avec son fume-cigarette sur l’une de ses Marlboro rouges qu’il grille à la chaîne.
Aucun Code pénal n’encombre la pièce. Pas le moindre ordinateur à déplorer. A la place, des bustes antiques et des toiles de maître. Seule concession à la modernité, un ancestral téléphone portable Nokia posé sur son bureau. « Je suis très peu lol ! » confie le septuagénaire avocat suisse, adepte du baisemain et de l’imparfait du subjonctif.
Intelligence vive, courtoisie d’un autre temps, abord d’une étonnante simplicité : le personnage dégage une séduction immédiate. Une impression renforcée par le doux parfum de corruption qui émane parfois de sa voix grave et caressante. « Ce n’est pas parce que vous travaillez pour un journal de gauche que vous n’avez pas le droit de goûter au luxe », s’amuse-t-il alors qu’on vient de décliner sa proposition de nous envoyer un chauffeur pour nous mener à son cabinet.
Depuis Genève, l’homme porte un regard acéré sur le pays situé de l’autre côté de la rive du lac Léman : « Il y a chez vous une étonnante capacité à porter le dérisoire à l’incandescence d’un débat homérique. » Nos politiques l’amusent beaucoup :
« Ils visent la normalité comme la forme la plus achevée de l’être. Ils se rendent à leurs ministères en bus, poussent des Caddie le week-end, pensent que nous votons dans l’identification et jamais dans l’admiration. »
Heureusement, reste le peuple français : « Aucun autre n’aurait survécu à tant d’imbécillité de ses dirigeants. » Au milieu de notre entretien, une sonnerie de téléphone retentit. Au bout du fil, l’une de ses quatre filles, Arlène. « Salut Jamel ! » lance-t-elle à son père en guise de formule de politesse. Une allusion au célèbre humoriste. La veille, le pénaliste suisse, par ailleurs oncle de Carole Bouquet, se produisait sur la scène du Grand Théâtre de Genève dans un procès fictif de Médée l’opposant à BHL. L’avocat y ravit la salle par son humour et ses digressions permanentes. « Un véritable numéro de stand-up, s’enthousiasme sa fille. Ma voisine, une bourgeoise calviniste bon teint, sanglotait de rire. Avouez que ce n’est pas commun pour une tragédie grecque. »
A l’heure où la parole est rare mais où les bavards sont nombreux, l’as du barreau s’adonne avec une ferveur effrénée à une activité tombée en désuétude : l’art oratoire. Lors de faux procès qui remplissent les salles helvétiques, il prend la défense de glorieux anciens : Socrate, Jésus, Baudelaire, Sade, Wagner… « C’est le plus éblouissant orateur que je connaisse », confie son ami, l’écrivain Régis Debray. « On en parle avec fierté, ajoute Me Yaël Hayat, un des ténors du barreau genevois, comme on se targue ailleurs d’abriter un sublime monument. Nous, à Genève, on a Bonnant ! »
Une aura qui franchit les frontières : Hervé Témime et Eric Dupont-Moretti figurent parmi ses admirateurs. « De Démosthène à Cicéron, c’est à cette lignée grécoromaine de génies de la persuasion que votre culture vous rattache », déclara l’académicien Marc Fumaroli en lui remettant les insignes d’officier de la Légion d’honneur. Il lui fallait au moins cela.
L’homme compte bien quelques détracteurs pour lesquels même son fume-cigarette est suspect de conservatisme périmé. Mais surtout des contradicteurs. Ce n’est pas pour lui déplaire. La discorde le réjouit, la controverse le régénère. Il dit : »Quand deux personnes s’entendent, ce ne peut être qu’un malentendu. »
Un soir, lors d’un débat à la télé suisse sur le don d’organes, il manquait un défenseur du refus de don. Marc Bonnant se proposa d’endosser le rôle, lui qui détient sa carte de donneur dans son portefeuille.
Aristocrate détaché
Seul avocat à disposer d’une page Wikipédia recueillant ses meilleures saillies, l’homme ne partage aucune des valeurs que l’époque sacralise. L’écologie ne l’inspire guère, le féminisme l’irrite, la démocratie le laisse réservé. Sans parler de la « passion égalitaire » de certains. Il se désespère : »Quand je regarde mes congénères, je vois un champ de blé, les mêmes tiges, les mêmes épis, ployant sous le même vent, celui-ci soufflant plutôt à gauche. »
Lui penche résolument à droite, tendance aristocrate détaché :
« J’ai une nostalgie esthétique pour l’Ancien régime. Mais ma femme, qui est française, me répète souvent que sans cette ‘révolution scélérate’, elle serait aujourd’hui en cuisine, et moi aux écuries. »
La modération lui va mal au teint. En 2011, cet athée convaincu, dont les ancêtres éditaient Voltaire, écrivait dans le quotidien suisse « le Matin » que « l’islamophobie [était] un devoir ». « La critique du christianisme est critique ; celle de l’islam, provocation », s’y étonnait-il.
« Certains de mes amis à Paris m’ont assuré qu’en France j’aurais été traduit en correctionnelle… Peut-être parce que vous avez inventé la liberté d’expression, mais ne la pratiquez plus tellement. »
Le texte lui valut quelques lettres anonymes et un débat télévisuel virulent avec Tariq Ramadan. Depuis, les deux hommes sont devenus amis. « Il me dédicace ses livres : ‘A mon frère en humanité’”, confie Bonnant. Une constante chez lui, complice de Jean Ziegler, de BHL, de Régis Debray, autant de figures dont il ne partage aucune des idées. L’avocat clame :
« Il y a une ligne d’horizon où les intelligences se parlent au-delà des convictions. »
« C’est le dernier représentant d’une droite lettrée, en décalage total par rapport à son milieu de la bourgeoisie d’affaires, à laquelle il apporte un indéniable supplément d’âme », explique Régis Debray.
Dernier de son espèce ou seul de son genre, Bonnant ? Un étonnant mélange entre l’agora grecque et les trusts des îles Vierges britanniques, en tout cas. Regrettant les âges d’or mais s’accommodant assez bien de celui de l’argent. Courant les plateaux télé alors qu’on l’imaginerait retiré sur l’Aventin. « Tout être qui tend vers la cohérence est un être qui se mutile », s’amuse t-il.
Enfant turbulent
A la fois ténor, érudit, sage, polémiste, Bonnant a vu le jour en 1944 dans un couvent du Tessin, canton helvétique proche de l’Italie. Parcourant le monde au gré des affectations de son père ambassadeur –Milan, Hongkong, Lisbonne –, Bonnant est un enfant turbulent et éruptif. « J’ai mis 70 ans à me policer. »
Première figure tutélaire, sa mère faisait aussi office de précepteur intransigeant. Les lettres d’amour qu’il lui envoyait lui revenaient remplies d’annotations au feutre rouge. « Pour elle, l’amour était exigence. » Ado, il gagne son argent de poche en trichant au poker au détriment de ses camarades de classe. Avant de se faire payer ses gains en exemplaires de la Pléiade volés par ses débiteurs aux bibliothèques parentales. Des ouvrages toujours dans ses rayonnages.
Ni envie de révolution ni mal de vivre ne viennent animer son adolescence. « Je n’ai pas trouvé la cause qui suppose autre chose que le courage de déplaire. » Lecteur de Barrès et Péguy, le jeune Bonnant se rêve écrivain. « Je me disais que je serais Paul Valéry ou rien. » Ce sera rien. L’homme souffre en effet d’une étrange infirmité : il est incapable d’écrire la moindre ligne.
« Même mes lettres d’amour à ma femme Marianne, je les lui dictais. Elle avait la bonne grâce de feindre la surprise quand elle les recevait ensuite. »
Par « manque d’imagination », il décide alors de suivre les pas de son père dans la diplomatie. « Je me rêvais en Paul Claudel dictant la politique de la Suisse en Chine. » Un vétilleux fonctionnaire bernois douchera son enthousiasme.
« Il ne comprenait rien à mon discours ; je comprenais tout au sien. J’ai réalisé que, pendant de longues années, je ne serais qu’un simple attaché d’ambassade écrivant des rapports soumis à des hiérarchies. »
Un stage chez Me Roland Steiner, ténor suisse, le convainc d’enfiler la robe : »Je me suis dit que si être avocat, c’était être cet homme-là, alors je voulais être avocat. En ce temps-là, nous avions des maîtres et non pas des enseignants, encore moins des animateurs. »
Admis au barreau en 1971, il défend pour sa première affaire une troupe de théâtre engagé dont la pièce avait été interdite après qu’on y eut entraperçu l’ombre d’un sein. « C’était une époque où uriner sur scène n’était pas un must absolu », ironise-t-il. Depuis, on croise davantage de banquiers que de saltimbanques dans sa salle d’attente.
(…)
Secret suisse
Au bar du Meurice, le palace parisien où il a ses habitudes, l’avocat est aussi réputé pour la largesse de ses pourboires. Antoine Vey, un des espoirs du barreau parisien, raconte : »Etudiant, je l’avais invité à un dîner caritatif réunissant élèves et avocats. Alors qu’il était toujours compliqué de contacter les autres ténors, et encore plus de leur faire verser une modeste obole, lui me répondit rapidement, accepta sans savoir vraiment où il mettait les pieds et me demanda aussitôt où il devait adresser son chèque. »
Le montant de ses honoraires est un autre secret suisse. Encore mieux gardé que les salles des coffres helvétiques. « Je suis le compagnon des déclins et des déchéances. On pense que je ne suis pas nécessaire par temps calme, mais que je peux être d’une certaine utilité quand le vent se lève », philosophe l’avocat. « Il répète que lui-même ne serait pas sûr de pouvoir se payer ses services », plaisante un de ses amis. Une forme de modestie, sûrement.

Vincent Monnier


Le blog de Jacques-Simon Eggly – 04.02.2015

Le mal au cœur de l’homme

Ceci devient une bonne habitude : Sur la scène du Grand théâtre l’avocat Marc Bonnant retrouvait l’intellectuel médiatisé Bernard-Henri  Lévy pour un échange d’appréciations différentes au sujet du mythe d’Iphigénie. Le personnage a fait l’objet de nombreuses tragédies, la plus connue étant celle d’Euripide. Le texte support, cette fois, était celui de Goethe. Le propos n’est pas, ici, de rendre compte de cette soirée captivante mais seulement de s’arrêter sur un aspect qui incite à la réflexion. Goethe évoque lui aussi la malédiction poursuivant la famille de Tantale, dont étaient issus Agamemnon, sa fille Iphigénie et son fils Oreste. Tout devrait donc finir en bain de sang. Or, Goethe offre une fin heureuse. La malédiction est levée, l’humanité et l’amour triomphent. Une fin qui énerve et choque Bernard-Henri Lévy. Euripide, lui au moins, ne fait lever la malédiction que par un jugement des Dieux et il en restera toujours comme une trace d’où pourrait ressurgir le drame. Chez Lévy pèsent évidemment le poids de son identité juive et de la mémoire de la Schoah.  Comment ne pas penser, après Auschwitz, qu’une malédiction poursuit les hommes et que le mal n’est jamais éradiqué. A toutes les époques, en différents lieux il jette ses griffes mortelles. Il faut regarder celle réalité en face afin d’être lucide ; mais aussi, bien sûr, de l’affronter sans cesse en gagnant des batailles partielles et temporaires Le pire est sans doute que les sociétés, au cours de l’histoire, ont très souvent voulu cimenter leur cohésion en sacrifiant des boucs émissaires. Là-dessus, les mythes et les récits religieux en disent long. Dieu n’a pas définitivement empêché cela en refusant au dernier moment le sacrifice d’Isaac par son père Abraham. Les Juifs sont bien là pour en témoigner, notamment septante ans après la libération du camp d’Auschwitz. Le terrible aussi advient lorsque les pires atrocités, comme actuellement, sont commises au nom de Dieu. Alors, faut-il admettre un Dieu qui aurait admis le mal et l’aurait laissé s’ébattre au milieu des hommes ? Non, bien sûr. C’est l’espèce humaine qui, en développant ses atouts de survie individuelle et collective a développé aussi, dans tous ses raffinements, les actions de domination, d’exclusion et d’élimination. Mais c’est l’homme qui a aussi ouvertes les portes à la raison, au sentiment d’humanité et surtout à l’amour. Ce choc entre le mal et l’amour, dans son horizontalité humaine et une verticalité tissant un rapport entre l’homme et le divin a trouvé sa fulgurance la plus éclatante dans la personne et l’histoire de Jésus.  La mal qui ravage l’humanité est pris en compte mais on s’en sauve par l’espérance donnée qui transcende cette pauvre humanité. Hélas que de crimes ont aussi été commis au nom de cette histoire d’amour suprême. C’est peut être Marc Bonnant qui a effleuré en conclusion cette espérance envers et contre tout. Il est pourtant un agnostique déclaré. Mais il voit dans le cœur de l’homme une possibilité d’aspirer au bien. Peu importe que cette aspiration s’inspire d’une foi religieuse ou seulement d’un besoin d’améliorer la condition humaine. L’important tient à cette espérance et à cet engagement qui ne glissent jamais dans le déni du mal mais qui ne nous laissent pas sombrer dans la désespérance. Alors, finalement et n’en déplaise à Bernard-Henri Lévy, si Goethe offre une fin heureuse à une tragédie évoquant la malédiction, tant mieux dès lors que l’on n’y trouve pas matière à l’angélisme mais un moment de soulagement et de sourire. Sur les peintures et les sculptures qui la représentent on voit souvent Marie sourire. Dieu que cela fait du bien.

Jacques-Simon Eggly


MURMURES – 16.02.2015

Review – Le procès d’Iphigénie-Grand-Théâtre de Genève (Théâtre)

Plus de 1000 personnes sont venues assister le 3 février dernier au duel qui opposait sur la scène du Grand-Théâtre, Maître Marc Bonnant, ancien bâtonnier et célèbre avocat genevois dont on ne compte plus les plaidoiries théâtrales, et son complice, Bernard-Henri Lévy, écrivain et philosophe. En effet après le succès l’an dernier du ‘Le cas Wagner – Wagner était-il antisémite?’, les deux orateurs étaient à nouveau réunis pour s’attaquer à un nouveau procès fictif, celui d’Iphigénie, célèbre figure de l’antiquité qui a inspiré tour à tour Euripide, Racine ou Goethe.

Le spectacle a commencé par un extrait de la pièce ‘Iphigénie en Tauride’ de Goethe brillamment interprété par les comédiens Alain Carré et Isabelle Caillat. BHL puis Me Bonnant se sont ensuite mesurés durant environ une demi-heure chacun dans l’arène qu’était devenue pour un soir la scène du Grand-Théâtre. Puis nouvel extrait de la pièce suivi à nouveau d’une longue diatribe de BHL (près de 45 minutes) puis plus courte mais tout aussi brillante de Marc Bonnant (15 minutes). Le spectacle qui devait durer 2 heures initialement a duré 2h 30 pour le plus grand plaisir du public. Plutôt qu’un réel duel, les deux hommes ont surtout débattu de la métamorphose du mythe au fil du temps, des sacrifices comme fondement des sociétés. On ne saurait résumer la pensée des deux orateurs tant elle est riche et féconde. Improvisant debout sur scène, ils ont livré tous deux de magnifiques partitions ! Le public est resté admiratif devant de tels jaillissements et envols de la pensée.

Si vous êtes de celles et ceux qui ne se lassent pas d’entendre Marc Bonnant, rendez-vous du 19 au 22 mars prochains à l’espace culturel des Terreaux à Lausanne où la star du barreau livrera un procès à Socrate, Jésus et Rousseau. Attention, dépêchez-vous car les places partent comme des petits pains et certaines représentations affichent déjà complet.

Grand-Théâtre de Genève
Le procès d’Iphigénie
Avec Marc Bonnant, Bernard-Henri Levy, Alain Carré et la participation exceptionnelle d’Isabelle Caillat
Le 3 février 2015 à 19h 30
Mise en scène : Alain Carré
www.geneveopera.ch

Paola Muri


Le Matin – 10.05.2014

«J’ai refusé de tuer, dans la tranchée, en Bosnie»

Interview
Avant de venir lundi, sur la scène du Grand Théâtre de Genève, aux côtés de Me Marc Bonnant, Bernard-Henri Lévy nous parle de lui.

Par Propos recueillis par Didier Dana. Mis à jour le 10.05.2014

Infos pratiques
«La responsabilité de Richard Wagner dans l’idéologie de Hitler», avec Me Marc Bonnant, Bernard-Henri Lévy
et Alain Carré. Grand Théâtre de Genève, lundi 12 mai, 19 h 30. Rés.: 022 322 50 50

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Essayiste, romancier, philosophie, réalisateur, dramaturge, Bernard-Henri Lévy, 65 ans, répond comme on dicte une lettre. Imprimant un rythme singulier et précis à sa pensée, il s’est prêté au jeu de nos questions. Lundi, il est l’accusateur, sur la scène du Grand Théâtre de Genève sur le thème: «La responsabilité de Richard Wagner dans l’idéologie de Hitler». A la défense, on retrouve Me Marc Bonnant et le comédien Alain Carré qui incarne le compositeur.

Wagner, coupable ou non coupable? «Ma thèse, lundi, et c’est ce que je pense, c’est que Richard Wagner, l’homme mais aussi le musicien, l’homme mais aussi l’artiste, a une vraie responsabilité dans la fabrication de l’idéologie nazie.»

Bernard-Henri Lévy, qui êtes-vous?
Un sartrien conséquent. C’est-à-dire quelqu’un qui est tout entier dans ce qu’il fait. Je veux dire, dans ce qu’il fait en ce moment même. Peu de souvenirs. Pas de nostalgie. Pas de définition de moi-même.

Vous faisiez, dans un article paru en 2004 dans le «Nouvel Obs», le parallèle entre «Lévy» et «les vies». Celles, parallèles que vous menez, parce que vous êtes multiple.
Oui, parallèles et successives. Je crois que l’idéal en ce monde, est de naître plusieurs fois dans une même vie. Je crois cela profondément.

Votre tout premier souvenir?
Je n’ai guère de souvenirs d’enfance. C’est comme une préhistoire et une préhistoire sans archives. C’est cela mon enfance.

Où êtes-vous né?
Je suis né dans une petite ville d’Algérie, Béni-Saf, dont je n’ai pas eu d’image, ni de représentation, avant l’âge de 40 ans. Mais je savais que j’étais né rue Karl Marx n.1 dans ce village.

Etiez-vous un enfant sage?
Je ne crois pas. Méritant oui, sage non. J’en sais ce que m’en a dit le récit familial. J’étais, je pense, un enfant turbulent, pour ne pas dire plus.

Enfant, de quoi aviez-vous peur?
Je ne sais pas. L’éloignement de ma mère, je suppose.

Dans l’enfance, quel fut votre plus grand choc?
Ça, je le sais. Une maladie grave, une typhoïde. Ce genre de maladie, dont à l’époque, on ne se remettait pas. Mais, si on s’en sortait, alors on était invulnérable, on était assez invulnérable pour la vie.

Votre mère vous disait-elle «je t’aime»?
Il ne me semble pas.

Que faisait votre père?
Mon père était un brillant chef d’entreprise. Un self-made-man. Dans les métiers du bois.

Comment avez-vous gagné votre premier argent?
Au Bangladesh, en 1972. J’étais vacataire au Ministère de l’économie de cet Etat en train de se créer. Je gagnais 25 dollars par mois.

Ce voyage, cette aventure-là, ont beaucoup compté dans votre vie?
Oui, bien sûr. Une sorte de deuxième baptême.

Que vouliez-vous devenir?
Pas de plan, pas de projet. Mais il me semble que le plus enviable des destins était pour moi, en ce temps-là, celui de l’aventurier: Lawrence d’Arabie, Byron, le jeune Malraux.

L’amour pour la première fois. C’était quand et avec qui?
Sans blaguer, je l’ai oublié.
Elle ne va pas être contente…
Un mélange de visages, de situations. Je ne sais plus…

Pour vous, c’est quoi, le vrai bonheur?
Une phrase bien cadencée. A l’écrit, comme à l’oral. Dans mon prochain livre, comme au Grand Théâtre de Genève avec mon ami Marc Bonnant.

Quelle est la plus belle de vos qualités?
La force qui m’a fait écrire mes trente et quelques livres. L’énergie qui me fera, après-demain, à Genève, plaider avec passion la culpabilité de Richard Wagner.

Votre plus grand regret?
N’avoir pas fait assez de musique. Ou plus exactement de m’être arrêté d’en faire, soudain, il y a trop longtemps.

Vous avez fait beaucoup de piano et avez été l’élève d’Alfred Cortot. Et, disiez-vous, la littérature a remplacé la musique.
Exact.

L’envie ne vous a jamais repris?
Souvent, oui. Peut-être même en ce moment. D’où ma réponse.

Avez-vous déjà volé?
Oui.

Vous souvenez-vous du moment, de ce que c’était?
Adolescent, oui. Une petite chose. Mais je n’en parlerai pas. Pour ne pas donner de mauvais exemple à mes enfants.

Avez-vous déjà tué?
Par la plume, peut-être. En tout cas, j’ai essayé.

Si vous aviez le permis de tuer quelqu’un, qui serait-ce?
Je ne le ferais pas. Une fois, je me suis trouvé dans cette situation. C’était pendant la guerre de Bosnie. J’étais avec des combattants bosniaques dans une tranchée. Soudain, dans la tranchée d’en face est apparue une tête. Mon voisin m’a, sans faire de bruit, passé son fusil. J’ai vu dans la lunette le moindre détail du grain de la peau de cet homme, qui avait peut-être le matin même, ou la veille, snipé un enfant innocent et que j’avais donc à ma merci. Mais je n’ai pas tiré. Au grand dam de mes amis d’alors, qui n’ont, à ce jour, toujours pas compris.

Vous écrivez en parlant, à haute voix, n’est-ce pas?
Oui. J’écris comme saint Jérôme disait qu’il fallait lire. C’est-à-dire en parlant oui, mais silencieusement.

Avez-vous payé pour l’amour?
Pas depuis un demi-siècle.

Avez-vous déjà menti à la personne qui partage votre vie?
Forcément.

Monica Lewinsky refait parler d’elle ces jours. Vous aviez dit alors que les présidents devaient avoir le droit de mentir sur leur vie privée. Vous le pensez toujours?
Je pense qu’il manque, dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, un droit: le droit au secret; l’imprescriptible droit, pour chacun, à sa part d’ombre.

Avec qui aimeriez-vous passer une agréable soirée?
La Sanseverina. Parce qu’elle est l’incarnation même, à mes yeux, de la séduction.

Qui trouvez-vous sexy?
Mathilde de la Mole. L’autre grande héroïne de Stendhal. Le désir incarné.

Pour qui était votre dernier baiser?
Ma femme, tout à l’heure (ndlr: Arielle Dombasle).

Pourquoi avez-vous pleuré la dernière fois?
Il y a 18 mois, quand mon frère cadet a eu un terrible accident.

De quoi souffrez-vous?
De n’avoir peut-être plus assez de temps pour écrire tous les livres que j’ai en projet.

Avez-vous déjà frôlé la mort?
En reportage, oui.

Un souvenir?
Il y en a trop.

Croyez-vous en Dieu?
Comme Hemingway, la nuit, parfois.

Quel est votre péché mignon?
Un péché n’est jamais mignon.
Mais encore.
Le risotto aux asperges de l’Hôtel Richemond, à Genève.

Trois objets culturels à emmener sur une île déserte?
«L’Iliade» d’Homère, «La règle du jeu» de Renoir et «La sonate au clair de lune» de Beethoven.

Combien gagnez-vous par an?
J’ai la chance de ne pas le savoir précisément.

Cette liberté-là, qui est une chance, vous a souvent été reprochée.
Reprocher à un homme sa liberté: dans quel temps vivons-nous?

Qui sont vos vrais amis?
Je suis trop paranoïaque pour les nommer.

Que souhaitez-vous à vos pires ennemis?
De ne plus me nuire. Comprenne qui pourra, comprenne qui voudra.

Vous qui dormez quelques heures seulement, ronflez-vous la nuit?
(Rires.) Je ne crois pas.

Qui aimeriez-vous voir répondre à ce questionnaire?
Marcel Proust. (Le Matin)

Créé: 10.05.2014, 09h13


www.ghi.ch – Loisirs – 23.04.14

Trilogie Procès Wagner

GRAND THÉÂTRE • L’antisémitisme des écrits polémico-théoriques de Wagner est une réalité. En trouve-t-on la trace, et comment, dans ses œuvres poético-musicales? Et quelle est, au regard de l’Histoire, la responsabilité de l’intellectuel et de l’artiste? Réponses avec les derniers actes de ce procès mis en scène au Grand Théâtre. Sur scène: Alain Carré, qui incarne le musicien, face au philosophe Bernard-Henri Lévy et au célèbre avocat Marc Bonnant, tantôt accusateurs, tantôt défenseurs. SJ

«Richard Wagner: l’Artiste», le 30 avril et «Best Of» le 12 mai, Grand Théâtre de Genève, infos et réservations: www.geneveopera.ch

Sandra Joly


R.E.E.L. – www.reelgeneve.ch – 04.02.2014

Musique et antisémitisme : Le Cas Wagner

            Grand Théâtre de Genève, 31 janvier 2014, 19h30. – La lumière dorée des lustres frémit… avant de finalement s’éteindre dans un souffle imperceptible. Du parterre au poulailler, des loges aux balcons, le silence se répand comme une vague calme. Les premières notes d’un invisible orchestre retentissent : Wagner. Pourtant, ce n’est pas à un simple concert que je vais assister. – Non. C’est à un procès.

Série de quatre spectacles proposée par le Grand Théâtre de Genève pour sa saison 2013-2014, Le Cas Wagner est en effet un procès fictif, qui s’inscrit dans les nombreuses célébrations genevoises du bicentenaire du compositeur[1]. Le projet réunit sur scène l’ancien bâtonnier Me Marc Bonnant (la défense)[2], l’écrivain et philosophe français Bernard-Henri Lévy (l’accusation) et l’homme de théâtre Alain Carré (dans le rôle du narrateur) autour du même but : défendre et accuser – sur un coup de dé !… – le compositeur Richard Wagner et son œuvre, tant musicale que théorique, souvent taxés d’antisémitisme. Des opéras (TannhäuserLohengrimTristan et IsoldeL’Anneau du Nibelung, Parsifal, …) à la correspondance (avec Baudelaire, par exemple), des écrits conceptuels (comme Le Judaïsme dans la musique[3] (1850)) à la réception par les contemporains et continuateurs (notamment Nietzsche et Chamberlain), Wagner va être scruté, analysé, démonté, protégé, attaqué, sauvé[4].

Ainsi, après un premier opus consacré au Polémiste[5], le deuxième volet du Cas Wagner s’intéressait, le 31 janvier dernier, à l’Homme Wagner et à la réception de l’œuvre et des théories wagnérienne. Deux questions principales articulaient le procès : quelle est la responsabilité du compositeur dans la diffusion d’idées antisémites liées à son œuvre ? jusqu’à quel point les interprétations des contemporains et successeurs du musicien ont-elles contribué à associer son travail aux théories raciales et nationales-socialistes ? – Calepin sur les genoux et stylo en main, j’y étais. Prête à prendre note des plaidoyers et autres réquisitoires, dans l’obscurité tamisée du Grand Théâtre…

Tout commence par la lecture d’un premier texte par Alain Carré : Friedrich Nietzsche, Le Cas Wagner[6] (1888). Le dé est lancé : le hasard désigne la défense. Me Marc Bonnant s’élance. – Retournant habilement la rhétorique nietzschéenne antiwagnérienne, usant d’un humour aussi subtil que bienvenu, il explique comment l’auteur de Ainsi parlait Zarathoustra en est venu à détester Wagner. Griffonnant fébrilement (et à l’aveugle !) sur mon calepin, j’apprends ainsi que Friedrich, dans sa jeunesse, admirait beaucoup le grand Richard, allant même jusqu’à lui dédier sa Naissance de la tragédie[7] (1872) et à lui consacrer sa quatrième Considération inactuelle en 1876. Néanmoins, aux alentours de 1882, un important tournant s’amorce chez Nietzsche : après avoir loué le musicien, il le critique, lui reprochant son syncrétisme, son romantisme où les figures féminines finissent par sauver les héros que l’on croyait irrémédiablement condamnés[8], son nationalisme et son antisémitisme. Dès lors, le désamour est complet et l’écrivain allemand se pose en adversaire du compositeur, avec des textes comme Le Cas Wagner (1888) et Nietzsche contre Wagner  (1889). – À ce stade et sans conclure vraiment sur la question de l’antisémitisme wagnérien, Me Bonnant s’efface alors, pour laisser la parole à l’accusation et à Bernard-Henri Lévy[9].

C’est à partir de la lecture d’une lettre de Baudelaire à Wagner[10] (datée de 1860) que BHL construit son réquisitoire : dans un mouvement inverse à celui de Me Bonnant, il se voit obligé d’accuser à partir d’un texte qui ne sert a priori pas sa position ; en effet, Baudelaire admire grandement Wagner. Comment l’accusation va-t-elle s’en sortir ? – BHL revient tout d’abord sur les circonstances de ce courrier. Toujours dans le noir, avec un début de crampes dans les jambes (les fauteuils du Grand Théâtre ne permettent pas vraiment de s’étirer…), je découvre donc qu’en 1860, Wagner joue certaines de ses compositions à Paris : comme l’expose Baudelaire dans sa critique musicale Richard Wagner etTannhäuser à Paris[11] (1861), sa venue suscitait les passions ; avant même qu’il arrive, on se prononçait pour ou contre lui. Le jour du concert, le 17 février, Charles est dans la salle, émerveillé. Comme l’explique BHL, cette représentation est un moment-clef dans la carrière et dans l’esthétique du poète : en premier lieu, il reconnaît en Wagner un frère authentique, tant au niveau artistique que révolutionnaire[12] ; ensuite, sur le modèle de la réminiscence platonicienne, la musique wagnérienne lui parle à l’âme, il a l’impression de la reconnaître, de l’avoir toujours connue ; enfin, pour Baudelaire, les mélodies de Wagner permettent de suggérer « des idées analogues dans des cerveaux différents »[13]. Elles obéissent donc à la théorie des correspondances chère à Charles, comme il l’écrit dans sa critique musicale : « […] ce qui serait vraiment surprenant, c’est que le son ne pût pas suggérer la couleur, que les couleurs ne pussent pas donner l’idée d’une mélodie, et que le son et la couleur fussent impropres à traduire des idées ; les choses s’étant toujours exprimées par une analogie réciproque, depuis le jour où Dieu a proféré le monde comme une complexe et indivisible totalité ».[14] Et de rappeler les vers fameux du poème Correspondances : « La nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles […] »[15].

Voici pour l’explication de cette lettre du 17 février 1860. Baudelaire ne s’arrête cependant pas là dans ses écrits sur Wagner et l’année d’après, dans la critique Richard Wagner et Tannhäuser à Paris, il nuance son propos. BHL remarque en effet qu’il existe à ce moment une différence fondamentale entre les théories du poète et celles du compositeur : si chacun d’eux est convaincu de la damnation originelle de l’homme, Wagner croit – (ainsi que nous l’avons déjà signalé à propos de Nietzsche) – à une rédemption finale possible ; pour Baudelaire, au contraire, l’homme est damné, sans espoir salvateur[16]. Pour BHL, cette différence de point de vue explique que les théories wagnériennes aient pu servir de caution à l’antisémitisme et au national-socialisme : en effet, croire à la rédemption possible pour l’homme, c’est croire à la possibilité de sa purification, de son amélioration. Pour sauver l’homme, il suffirait alors de le purger de ce qui est mauvais en lui. – Et de la purification à l’élimination des éléments humains considérés comme indésirables (les Juifs, par exemple), il n’y aurait qu’un pas, vite franchi si une interprétation bancale s’en mêle… Au final la volonté de vouloir sauver l’homme, de vouloir l’améliorer, de vouloir lemieux pour lui – (idée certes initialement louable !) – crée le pire : l’extermination d’une partie de l’humanité. – Ainsi se clôt le réquisitoire enflammé de BHL.

Après avoir évoqué Nietzsche et Baudelaire, la défense et l’accusation s’intéressent ensuite aux théories raciales de l’essayiste anglais de langue allemande Houston Steward Chamberlain[17], développées notamment dans son ouvrage La Genèse du XIXe siècle[18] (1899), et qui ont richement alimenté les idéaux pangermaniques et nazis au début du XXe siècle. – La parole est à la défense, qui me fait presque oublier mes crampes persistantes, mon envie de faire pipi et ma difficulté de prendre des notes dans le théâtre obscur. Rappelant tout d’abord que si Wagner a été associé au national-socialisme, ce n’est pas simplement parce qu’il était le compositeur préféré d’Adolf Hitler, Me Bonnant explique que les amalgames entre œuvre wagnérienne et théories nazies sont avant tout le résultat des interprétations de ses contemporains et successeurs… dont par exemple Chamberlain, qui a consacré une importante biographie au compositeur[19]. Pour clarifier son propos, Me Bonnant revient ensuite sur la définition de l’antisémitisme d’après Chamberlain[20]. Selon l’essayiste anglais, seuls deux peuples – (deux races[21]) – sont dignes de l’héritage occidental[22] : la race aryenne et la race juive. Leur lutte s’explique donc par une rivalité fraternelle, chacun tentant d’être seul héritier du legs tant convoité… Ainsi, un seul scénario se profile pour Chamberlain : pour l’unique élue, pour protéger son identité propre, chaque race n’a d’autre choix que d’éradiquer l’autre. L’impossible coexistence entre Aryens et Juifs explique donc la lutte… et la volonté d’éradication d’autrui, où les tenants de la race aryenne se sont historiquement et si tragiquement illustrés. Ce combat d’héritage explique également que le Christ n’appartient pas à la race juive, mais possède toutes les qualités de l’Aryen[23]. Ainsi donc, pour Chamberlain et ses adeptes, le peuple élu est en réalité le peuple aryen, qui doit dès lors se battre contre la race juive et faire valoir ses droits. – Et, conclut Me Bonnant (sans nier l’existence d’une composante antisémite chez Wagner), c’est par ce prisme particulier que l’œuvre wagnérienne a été principalement interprétée, entre la fin du XIXe et le premier quart du XXe. À tort ou à raison ?…

La défense n’a pas le temps d’examiner cette question : le temps est dépassé. L’accusation et BHL se lèvent, pour examiner à leur tour les positions de Chamberlain. – Après avoir rappelé les liens unissant le triangle Wagner / Chamberlain / Hitler[24], BHL revient sur le national-socialisme et en donne une définition en trois points, qui lui permettra par la suite de lier cette idéologie fasciste à l’œuvre de Wagner : pour lui, le nazisme peut être défini comme « un gobinisme contrarié », « un marcionisme profane » et « un messianisme mimétique »[25]. Sur le coup, assise sur mon siège de moins en moins confortable, j’avoue que je n’ai pas tout compris ; heureusement, des précisions utiles sont vite arrivées. – En premier lieu, Joseph Arthur Gobineau (1816 – 1882) est un des principaux précurseurs des théories raciales et l’auteur de Essai sur l’inégalité des races humaines (1885), œuvre fondamentale en la matière. Pour BHL, si le nazisme reprend en effet le fondement de la pensée de Gobineau (le genre humain est divisé en races d’inégales valeurs), il nuance toutefois : en effet, les théoriciens nazis s’accordent à penser qu’en dressant les races supérieures (les Aryens, par exemple…) et en éliminant les inférieures (les Juifs, pour ne citer qu’eux…), il est possible d’aller vers une pureté raciale contrôlée et sans cesse plus grande. À l’inverse, Gobineau ne voyait dans l’évolution des races qu’une irrémédiable dégénérescence, causée par un métissage malheureusement nécessaire. – En second lieu, BHL se penche sur l’hérésie marcionique, développée au IIe siècle après J.-C. par Marcion, riche armateur de Sinope[26] qui rompt avec l’Église de Rome en voulant purger la religion chrétienne de toutes influences judaïques. Cherchant idéologiquement et concrètement à éliminer toute trace des Juifs, le nazisme pourrait donc s’apparenter, jusqu’à un certain point, à « un marcionisme profane ». – Enfin, en dernier lieu, BHL reprend ce qu’il nomme « le fantasme de la double élection du peuple aryen et du peuple juif »[27] : s’éloignant de Chamberlain, il explique que les Juifs ne peuvent être considérés comme peuple potentiellement héritier du legs de l’Occident – (donc, comme peuple élu que les Aryens devraient éradiquer pour prendre leur place et se protéger) –, puisqu’ils ne se sont jamaiseux-mêmes nommés et considérés comme « peuple élu de Dieu ». Là, l’argumentaire paraît obscur, mais se révèle au final assez simple : comme l’explique BHL, les textes sacrés ne disent en effet pas que les Juifs ont été élus par le Dieu unique[28], mais que ce sonteux qui ont choisi, qui ont élu le Dieu unique comme leur dieu[29]. Dès lors, conclut BHL, il est faux de considérer les Juifs comment un potentiel « peuple élu » qui ferait de l’ombre aux Aryens et seraient leurs rivaux dans l’obtention d’un hypothétique legs occidental. – Néanmoins, on soulignera que la mauvaise interprétation a malheureusement prévalue dans l’Histoire : considérant la race juive comme un faux peuple élu à éliminer pour le bien de la race aryenne, le nazisme s’est fait fort de réaliser les idéaux de Chamberlain et d’éliminer les Juifs.

Après s’être longuement attardés sur la définition en trois points du national-socialisme, la défense et BHL en arrivent enfin au cœur du problème, à la question fondamentale : et Wagner dans tout ça, alors ?! – Là, j’avoue qu’après 2h10 de procès et une envie de plus en plus incontrôlable de filer au coin d’aisance, je me suis dit : « ouf, enfin ! ». Ce dernier exposé sera néanmoins court. D’après BHL, Wagner et son œuvre peuvent (tout comme le nazisme) être accusés de « gobinisme contrarié », de « marcionisme profane » et de « messianisme mimétique ». Pourquoi ? En premier lieu, parce que de nombreux opéras wagnériens auraient pour thématique la décadence des races et l’aspiration à la pureté d’un peuple, ce qui les rapprocheraient des théories raciales de Gobineau et du national-socialisme – (voilà pour le « gobinisme contrarié »). En deuxième lieu, parce que partageant les idées de Chamberlain quant à la non-judaïté du Christ, Wagner s’inscrirait également dans un « marcionisme profane », qui vise à se purger de toutes les influences judaïques. Et finalement, parce qu’en s’interrogeant sur l’identité de la race élue dans ses écrits théories et en choisissant dans son œuvre des héros issus visiblement de la race aryenne, Wagner ferait preuve d’un « messianisme mimétique », prônant que le peuple élu, le peuple-messie, est le peuple aryen. – À ce stade du réquisitoire, ça semble donc plutôt mal parti pour M. Richard Wagner : comment va-t-il s’en sortir face aux arguments de l’accusation ?…

Mais le rideau tombe, les acteurs saluent, la foule applaudit à tout rompre… et je remets calepin et stylo dans mon sac. La suite du Cas Wagner sera donnée au Grand Théâtre le 30 avril (examen de Wagner en tant qu’Artiste) et le 12 mai 2014 (conclusion qui constituera un best-of des arguments avancés). – En attendant, je vous conseille d’écouter un peu de vraie musique et, pourquoi pas, l’ouverture duTannhäuser ou les premières mesures du « Prélude » de Tristan et Isolde

Magali Bossi


Le Temps – 31.01.2014

Richard Wagner jugé ce soir au Grand Théâtre > Spectacle Marc Bonnant et Bernard-Henri Lévy instruisent à Genève le procès de l’artiste

Un grand artiste est parfois aussi un salaud. Prenez Richard Wagner. En novembre, au Grand Théâtre à Genève, une foule dense entend des mots venus d’un autre temps, impensables aujourd’hui. Sur scène, l’acteur Alain Carré lit des extraits nauséabonds signés du compositeur de Tristan und Isolde. « Je tiens la race juive pour l’ennemie née de la pure humanité», écrivait le contemporain du comte de Gobineau et de Houston Stewart Chamberlain. La suite est à l’avenant.

Ce préambule est, une des pièces maîtresses du Cas Wagner, procès en quatre actes thématiques et quatre dates, au Grand Théâtre. A l’affiche ce soir comme à chaque fois, l’essayiste Bernard-Henri Lévy et l’avocat genevois Marc Bannant. Le premier accuse; le second défend. L’exercice pourrait relever de la compulsion histrionique. Il s’avère passionnant. Deux esprits manœuvrent dans les catacombes d’un destin et d’une époque, là où des intelligences s’aveuglent jusqu’à l’abject.

Nietzsche à la barre

Mais comment ferez-vous, Maître Bannant, pour défendre «l’homme», après « le polémiste» en novembre? Au téléphone, il explique qu’il convoquera Friedrich Nietzsche, l’ami stellaire qui s’est transformé en adversaire acharné, accusant Wagner d’avoir altéré leur idéal, dénaturé l’esprit de sa musique, sacrifié au romantisme qui affaiblit le corps social, selon l’auteur de Ecce Homo. L’avocat entend montrer ainsi a contrario combien Wagner est proche de la sensibilité contemporaine. Puis, il fera entrer en lice le théoricien des races Houston Stewart Chamberlain, auteur de Fondements du XIXe siècle, qui a marqué les idéologues nazis. Or Chamberlain s’en prend à Wagner…

« La question est: Wagner est-il responsable de l’utilisation qui a été faite de ses idées?» poursuit Marc Bannant. On pressent sa logique. Sous les feux, il modulera ses intonations, soignera ses anacoluthes et débordera le canevas, sans notes comme d’habitude, quitte à prolonger le plaisir excessivement. « Je pense à haute voix, je n’ai jamais écrit une lettre de ma vie. Même mes lettres d’amour, je les dictais. La parole qui informe ne me retient pas longtemps, elle n’a de valeur que par ce qu’elle fait naître. Il y a une immédiateté dans l’exercice de la parole, un pari sur une lumière dans les ténèbres.»

Mais pourquoi Wagner? « A cause de Baudelaire. En 2012, nous avons refait, Bernard-Henri Lévy et moi, le procès des Fleurs du mal dans un théâtre genevois. Après notre effort, nous sommes convenus de nous retrouver une fois par an autour d’une cause. On fêtait le bicentenaire de Wagner, une chère amie a proposé au Grand Théâtre que nous y fassions revivre les démons du créateur.» Lui-même, l’aurait-il fréquenté? « J’admire certes sa force créatrice, son empire intérieur. Mais il y a entre lui et moi la Shoah, c’est-à­ dire l’antisémitisme devenu fou.» Alexandre Demidoff

Le cas Wagner, L’Homme, Genève, Grand Théâtre, vendredi 31 à 19h30; l’Artiste, le 30 avril à 19h30;
Le Best of, le 12 mai à 19h30; loc. http://proculturagenevensis.ch/


Flash Léman – 12.2013

Accusé, levez-vous

Le Grand Théâtre de Genève consacre une deuxième partie de sa programmation à Richard Wagner avec l’opéra SiefriedDeuxième journée du festival scénique Der Ring des Nibelungen en 3 actes de Richard Wagner du 30 janvier au 8 février 2014, après Das Rheingold (L’Or du Rhin) et Die Walküre (La Walkyrie)avant la présentation de deux cycles complets en mai 2014. Mais on ne peut pas parler de Wagner, sans mentionner l’antisémitisme de ses écrits théoriques. C’est le mérite du Grand Théâtre de Genève de faire le procès, mais aussi de mettre ces faits d’antisémitisme dans un contexte plus vaste en posant les questions suivants: Quelle est, au regard de l’Histoire, la responsabilité de l’intellectuel et de l’artiste? Un musicien immense répond-il, et de quelle façon, face à quel tribunal, de ses délires ou de ceux qu’il a nourris? Dans sa nouvelle production: Le Cas Wagner, le procès Wagner, en trois actes, deux tribuns hors pair et un comédien s’emparent du sujet dans un brillant exercice oratoire. Bernard-Henri Lévy et Marc Bonnant accuseront ou défendront Wagner en alternance, alors qu’Alain Carré fait revivre la personnalité et les écrits du compositeur. Des témoins à charge et à décharge: Kant, Bakounine, Marx, Feuerbach, Schopenhauer, Meyerbeer et Mendelssohn, Nietzsche et Baudelaire, mais aussi Gobineau, Cosima Wagner, Houston Steward Chamberlain, Winifred Wagner. 1300 spectateurs ont assisté à la première représentation Le Cas Wagner – le procès Wagner, dédiée à l’Homme ce 8 novembre, une mise en scène qui a duré plus de 3 heures. C’est autour de l‘Artiste 31 janvier, du Polémiste le 30 avril qui continue cette série de spectacles en 201pour se terminer avec La Trilogie du Procès le 12 mai 2014.


Acto N°17 – 12.2013

Accusé, levez-vous !

Les travers des êtres humains appelés à des destinées hors du commun sont une source intarissable de curiosité, sans doute légitime et souvent excessive, de la part de la postérité. Dérives incesto-pédophiles de Woody Allen, la sulfureuse reprise de carrière de Bertrand Cantat ou le créateur de mode John Galliano, s’abîmant dans des faits de violence, aggravés d’insultes racistes et antisémites, ont tous alimenté la chronique et les potins. Heureusement que Richard Wagner, lui, vivait à une époque où l’on savait mieux se tenir et comment professer son antisémitisme de manière efficace, sans avoir recours à des coups de gueule éméchés sur les terrasses du Marais. Non, Wagner n’a jamais dû essuyer un shitstorm de son vivant, mais depuis son ascension au Walhalla, le« cas Wagner» est un dossier qui est loin d’être clos. Au Grand Théâtre de Genève, en l’honneur du bicentenaire de la naissance du Vieux Mage, on a sollicité la fine fleur du prétoire et du plateau télé pour le rouvrir devant la République en émoi, pour la première d’une série de quatre spectacles, où Marc Bonnant et Bernard-Henri Lévy ont tenu respectivement les rôles d’avocats de la défense et de l’accusation, et le comédien Alain Carré campait l’accusé. Preuve de l’intérêt que peuvent générer des odeurs de soufre vieilles de 130 ans (ou du talent oratoire de nos deux Démosthènes), la première audience du Cas Wagner a généré une telle affluence qu’il a fallu ouvrir l’amphithéâtre pour répondre aux demandes. ChP


L’agenda N°51 / Janvier, Février 2014

Wagner au tribunal, d’Alain Carré, Marc Bonnant et Bernard Henri-Lévy
« Quand j’écoute trop Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne ». Derrière l’humour de Woody Allen, une vérité: il y a une familiarité entre la musique grandiose de Wagner et les rêves d’hégémonie du troisième Reich, entre certains personnages de ses opéras et les théories antisémites. Mais qu’en était-il de l’homme et de ses convictions? Avec le « Cas Wagner », le comédien Alain Carré, endossant le costume du compositeur, invite le spectateur à rendre son verdict à travers la lecture des textes de Wagner, ses admirateurs ou ses détracteurs. Il est entouré du philosophe Bernard Henri-Lévy à l’accusation, et du célèbre avocat genevois et ancien bâtonnier Marc Bonnant à la défense, tous les deux engagés dans une impressionnante joute verbale. La première rencontre, consacrée au polémiste, a eu lieu le 8 novembre au Grand Théâtre. Pour patienter jusqu’au 31 janvier. L’agenda à rencontrer les trois comparses.
L’agenda: Vous aviez déjà travaillé ensemble, mais c’est la première fois que vous vous retrouvez les trois sur scène. Comment se déroule ce spectacle?
Bernard-Henry Lévy:
La maîtrise appartient à Alain Carré. Il en est à la fois l’acteur et le metteur en scène. Il nous a proposé des textes sur lesquels nous allons réagir, au fil des rencontres. Et ni Marc Bonnant ni moi-même ne savons ce que l’autre va dire. Marc Bonnant : A chacun des spectacles, Alain Carré lit des extraits sélectionnés parmis les plus sonores et les plus insupportables. Il a fait le choix d’une mise en scène sobre, avec des morceaux de Wagner, et quelques images – portraits, caricatures – apparaissent en fond. Par un coup de dé, le hasard décide qui prend la parole, nous mettant ainsi en position d’improvisation. Alain Carré: Suite à notre premier spectacle sur Baudelaire, Bernard-Henri Lévy a eu l’idée que nous soyons ensemble sur scène, afin de mettre en place un dialogue. Après cette séance autour des textes pamphlétaires et particulièrement de « La Juiverie dans la musique », je vais avorter d’autres aspects, notamment avec des extraits du journal de sa femme Cosima, de la correspondance – il y a une très belle lettre de Baudelaire – et des texte de Wagner sur la musique.
Lors de la première séance consacrée au polémiste, le public a pu être frappé par l’horreur des idées que développent les textes. Comment avez-vous abordé cette violence?
A.C.: Avec distance. J’ai une longue pratique des écrits de musiciens, mais ce qui m’a frappé chez Wagner, que ce soit dans ces textes ou dans sa musique, c’est l’absence de silence. On peut considérer cette parole continue comme une forme d’autoritarisme, et parfois c’est insupportable. Wagner, qui aurait voulu être auteur, n’est pas un bon écrivain . Mais il a un phrasé, des nuances, une pensée, une force qui doivent transparaître à l’interprétation. J’ai essayé de redonner aux textes de Wagner leur symphonie: s’il tonitrue, il peut faire preuve, avec son humour et son ironie, d’une grande retenue. Ce sont ces couleurs de la voix que j’ai voulu rendre à des textes qui ne sont pas écrits pour le théâtre, afin que chacune des parties puissent y réagir.
BHL: j’ai beaucoup admiré Marc d’assumer avec autant de conviction apparente des positions aussi indéfendables. Mon rôle est plus facile: les textes parlent d’eux-mêmes. Marc a eu la générosité d’accepter le rôle ingrat de la défense. Nous voulions cette première rencontre soit la plus violente, afin que le public découvre qui était cet homme.
M.B.: En tant qu’avocat, je jouis d’une plus grande liberté: je me suis pas tenu à cette cohérence entre la pensée, l’âme et l’expression. Il y a une distanciation que le philosophe ne peut pas avoir.
Bernard-Henri Lévy, vous êtes très sollicité. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet?
BHL: Mon amitié pour Alain Carré et Marc Bonnant. Il y a là un triangle amical qui m’aide à réfléchir et à penser autrement que je ne pensais. Et que peut vouloir de plus un intellectuel?
Lors de vos recherches pour préparer ces conférences, qu’est-ce qui vous a le plus marqué?
BHL: J’ai trouvé cet homme d’une abyssale bêtise. Il est encore plus bête et plus monstrueux que je ne le pensais. Relire ses textes permet de mieux penser la cohabitation, dans une même tête, du plus grand génie et de la plus grande bêtise.
M.B.: A l’époque de Wagner, cet antisémitisme qui nous est aujourd’hui si odieux est un comportement plutôt banal. c’est fascinant de voir que l’antisémitisme s’est répandu de tout temps, né d’une multiplicité de raisons qui convergent toutes vers une même direction: l’antisémitisme de l’identité juive, d’abord moral par la conversion, puis physique pendant la Shoah. Parmi ces raison, la plus paradoxale est peut-être la peur née de l’admiration pour un peuple inassimilable. C’est l’appréciation d’une force qu’on n’a pas les moyens de combattre. C’est ce que dit Wagner quand il écrit que le Juif est venu trop tôt pour l’Allemagne. L’étranger est une menace pour une nation qui se construit, et est donc momentanément en position de faiblesse.
La défense, par la vois de Marc Bonnant. invoque la séparation de l’artiste de génie et de l’homme aux idées antisémites. Quelle est votre opinion personnelle?
M.B: Il faut prendre l’artiste en soi. On peut ne pas l’aimer pour des raisons musicales, mais on peut l’aimer, sans en être interdit au motif qu’il serait une ordure, à supposer qu’il le soit… Wagner était infiniment cultivé, il fut un révolutionnaire dans la création musicale. Mais l’homme est parfaitement  méprisable, non seulement pour ses propos antisémites mais aussi pour son comportement général: il lui manque la stature d’intégrité des grandes figures. Le grand débat est de savoir en qui un homme est réductible: à son oeuvre, à sa pensée, à son comportement. La question ne se poserait  pas à l’inverse: un homme qui tiendrait des discours moraux et qui se comporterait mal serait jugé comme un salaud. Je soutiens que Wagner était philosémite dans la vie, et je le montrerai lors des prochaines rencontres.
A.C.: Avec cet homme-là, on ne peut pas séparer l’homme du musicien. A la même époque, Franz Liszt écrit « Des bohémiens et de leur musique en Hongrie » qui contient quelques phrases inacceptables, à replacer dans le contexte du dix-neuvième siècle antisémite. C’est regrettable, mais c’est un homme d’une générosité, d’une ouverture… Contrairement à Wagner qui ne laisse pas la place au dialogue. Je ne peux pas écouter de façon vierge un opéra de ce monsieur en sachant qui il était. Et c’est un rôle que je refuserais d’interpréter au théâtre
Prochain rendez-vous avec Wagner
L’homme : le 31 janvier
L’artiste: le 30 avril
Le Best of: 12 mai
A 19h30 au Grand Théâtre de Genève

RTS-La Première « Forum » – 7.11.2013

Les croisades inachevées de Bernard-Henri Lévy

Bernard-Henri Lévy sera vendredi à Genève pour évoquer le « cas Wagner » au Grand Théâtre. Au centre de ce procès, l’antisémitisme du compositeur allemand, né il y a 200 ans, avec une question : cet antisémitisme a-t-il préparé les horreurs à venir ? C’est l’ancien bâtonnier Marc Bonnant qui assurera la défense de Richard Wagner. L’accusation sera portée par Bernard-Henri Lévy, un philosophe à l’opinion tranchée. Son interview.

http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/forum/5336858-forum-du-07-11-2013.html


Le Courrier – 07.11.2013

GRAND THÉÂTRE (GE)

Wagner au tribunal

Wagner, dont on fête le bicentenaire de la naissance, est au centre d’un festival genevois tout entier dédié à son génie musical visionnaire. Mais l’homme, on le sait, fut aussi un antisémite virulent. Ses écrits, tels La Judéité dans la musique, ont été bien plus qu’une ombre au tableau, un jalon significatif dans une certaine conception de la «germanité», laquelle fera son chemin pour aboutir plus d’un demi-siècle plus tard à l’idéologie criminelle nazie. Le Grand Théâtre se transforme ce vendredi en tribunal, pour un procès fictif sur le thème de Wagner «le polémiste». Sur le banc des accusés, le comédien Alain Carré incarnera le compositeur allemand, tandis que l’accusation et la défense seront assurées par deux philosophes médiatiques pas forcément réputés pour leur sens de la nuance: Bernard-Henri Lévy et Marc Bonnant. Si cette tribune n’est pas récupérée à leurs fins personnelles, les débats pourraient s’avérer passionnants.

RMR


L’hebdo – 07.11.2013

Le cas Wagner

PROCES

Accusations, plaidoiries et témoins à charges ou à décharge, cités en présence de l’accusé, incarné par le comédien Alain Carré. Marc Bonnant et Bernard-Henri Lévy se chargent du « Cas Wagner ». Jeux de manches, de mots et de formules aborderont le compositeur sous trois de ses facettes : l’artiste, l’homme et le polémiste antisémite.


Scènes Magazine – décembre 2013 – janvier 2014 

le cas Wagner au grand théâtre

Questions croisées

En marge de son Ring, programmé tout au long de sa saison, le Grand Théâtre présente « le Cas Wagner ». Spectacle insolite en forme de tribunal mis en scène, qui voit confrontés le prévenu Wagner à travers ses écrits, par l’interprétation du comédien Alain Carré, son avocat, Marc Bonnant, et le procureur Bernard-Henri Lévy. Au lendemain d’une première séance qui a suscité toutes les passions, avec comme objet du délit » Le polémiste », nous donnons la parole à chacune des parties, pour un entretien à trois voix.

 

Qu’est-ce que vous reprocheriez à Wagner?

BERNARD-HENRI LÉVY: Que c’est un pré-nazi. Je lui reproche d’avoir fait la première synthèse antisémite moderne. D’avoir forgé une vision du monde, dont la musique est l’une des voix, dont les nazis s’inspireront hélas ! à juste raison, sans vrai détournement.

ALAIN CARRÉ : Une forme de totalitarisme m’est apparue, pour moi qui ne suis pas fanatique de Wagner : il ne laisse aucune place au silence. Ce pourquoi je n’aime pas Wagner en musique, je le retrouve dans ses écrits où il prend la parole du début à la fin, sans aucune autre place.

MARC BONNANT : De ne s’être pas contenté d’être un génie ; d’avoir voulu aussi être un intellectuel ; d’avoir eu la tentation de la littérature au-delà de ses livrets ; d’avoir théorisé ses rancœurs et rationalisé les excrétions de sa bile.

Qu’est-ce que vous aimeriez chez Wagner ?

BHL: Je n’aime pas beaucoup Wagner. J’ai une véritable aversion pour ce que Wagner appelle l’art total. J’aime le silence, mais pas seulement dans le chant. J’aime qu’une œuvre d’art laisse place à la discontinuité, à l’inachèvement. Quand elle accepte ses zones de fragilité, quand elle consent à être lacunaire, alors elle me touche. Cette prétention, en revanche, à renouer avec le rêve de l' » art total » me met dans l’embarras. C’est moi qui me trompe, j’en suis certain ! Wagner est un immense artiste, je le sais bien. Mais voilà. Il ne me touche pas. Ou peu. J’en ai joué, dans mon adolescence. Beaucoup. Mais il me rendait tellement moins heureux que Mozart, Liszt ou même Puccini … « Le cas Wagner » avec, de gauche à droite, Bernard-Henri Lévy, Alain Carré et Marc Bannant

AC : Dans ses écrits, il a sur la musique, et en particulier sur ses prédécesseurs comme Bach, des pages remarquables : d’où vient la musique ? Comment se positionne-t-il à son époque pour essayer quelque chose de nouveau ? … Nous en aurons un écho lors des prochaines représentations du spectacle. Un regard à la fois vers le passé et l’avenir, avec parfois des illuminations au plan de l’écriture et au plan de la pensée musicale.

MB : Qu’il fût sans postérité ; qu’il n’ait pas eu de veuve fervente, un gendre à l’intelligence scélérate et une bru passionaria. J’aimerais que l’on pût retenir qu’il n’a, ni volontairement, ni par légèreté, fécondé les délires pangermaniques et nazis.

Quelle est la place de Wagner dans votre vie, votre univers, votre sensibilité ?

BHL: Celle-là. Celle d’un ancien souvenir, qui s’estompe avec le temps. J’ai été, à l’École Normale de Musique, à la fin des années 1950, à Paris, l’un de derniers élèves d’Alfred Cortot. Il avait, quand il parlait de Wagner, un côté « Victor Hugo hélas  » qui a dû me marquer pour toujours. Et puis il y a eu des discussions avec Syberberg et, surtout, avec Patrice Chéreau sur la question de savoir comment, à quel prix, moyennant quelles opérations, on peut arracher le Ring à son sol proto-nazi. J’en suis là. Nous en sommes là. Et là est ce que je vais dire, et essayer de faire, sur la scène du Grand Théâtre, dans les trois séances qui nous restent, jusqu’au 12 mai.

AC : Mon problème avec Wagner, même si je reconnais qu’il y a des airs sublimes quand ils ne sont pas criés, c’est le fait de cette mélodie continue dont Nietzsche dit que c’est un « polype musical ». Déjà à l’époque, Brahms était considéré comme l’antidote à Wagner. Je préfère en tout cas de loin Brahms. Avec ce spectacle je me suis aussi immergé dans les textes de Wagner. Tant qu’on ne l’a pas lu, on parle évasivement de son antisémitisme. Mais en le lisant, c’est la preuve par neuf !

MB : Le pamphlétaire, le théoricien ont la place essentielle qu’il faut réserver aux auteurs qui vous malmènent, provoquent et irritent. L’intelligence d’un lecteur doit sortir de ses gonds. Le créateur d’oeuvres lyriques me séduit qui revivifie les mythes, le théâtre d’Eschyle et vaticine sur le crépuscule des dieux. Et leur mort certaine.

Propos recueillis par Pierre-René Serna

Après  » Le polémiste  » le 8 novembre dernier, les trois prochaines séances du « Cas Wagner » feront comparaître « L’homme » (31 janvier), »L’artiste » (30 avril) et un « Best Of » (12 mai).


24 heures – 11.11.2013

«Wagner est un mauvais pamphlétaire»

Critique

A Genève vendredi, Marc Bonnant a pris la défense de Richard Wagner. Vibrant, parfois confus

Durant presque trois heures, ils ont captivé les 1300 spectateurs du Grand Théâtre vendredi soir. A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Richard Wagner, le comédien Alain Carré, l’avocat Marc Bonnant et le philosophe Bernard-Henri Lévy sont revenus sur les paradoxes du polémiste, au cours d’un premier volet d’une «pièce judiciaire» qui en comporte quatre. Le Wagner des pamphlets

était-il antisémite? Telle était question explicite. L’implicite, plus intéressante peut-être, était celle de savoir si l’on pouvait être bête et génial à la fois.

Sur ce thème, Main Carré, qui incarnait Richard Wagner à son bureau lisant des extraits de ses pamphlets, n’avait pas la tâche facile. Car personne n’a soutenu que La juiverie dans la musique était un grand texte. «Wagner est un mauvais écrivain dans ses pamphlets, il affirme, il ne démontre pas et il se répète», souligne son avocat d’un soir, Marc Bonnant. Son accusateur, Bernard-Henri Lévy, dénonce «la bêtise de ces textes». Il parle de ce «crétin de Wagner qui ose nous dire, à l’époque où vivait un certain Heine, qu’il faut un rapport physique, physiologique à la langue pour pouvoir créer».

Wagner était-il antisémite? Et s’il l’était, sa vision du monde a-t-elle eu un impact historique puisque

ses oeuvres sont devenues la référence musicale de l’Allemagne nazie? A ces questions graves, Marc Bonnant, joueur et brillant comme à son habitude, répond par autant de pirouettes. L’approche de Bernard-Henri Lévy, éphémère procureur, est plus heurtée. Le sujet le touche. Le sort de son «illustre et malheureux» homologue, Hermann Levi, chef d’orchestre tourmenté par le couple Wagner, ne lui est pas indifférent. L’antisémitisme de Wagner le «glace». Ses écrits sont «impardonnables».

La suite en janvier, où le trio s’attachera à creuser plus avant «l’homme Wagner».

Catherine Focas


24 heures – 08.11.2013

Richard Wagner au banc des accusés

Marc Bonnant, Bernard-Henri Lévy et Alain Carré jouent en quatre épisodes le procès fictif du compositeur. Premier acte à voir ce soir à Genève.

Katia Berger

Entre le tribunal et la scène d’un théâtre, les limites deviennent toujours plus fines. Les occasions se multiplient où les ténors du barreau s’improvisent stentors des planches. A Genève, c’est surtout par l’ancien bâtonnier Marc Bonnant, qui s’y plaît : après avoir mis en spectacle des plaidoiries pour Jésus Christ, Socrate ou Charles Baudelaire, voici que l’orateur s’empare, bicentenaire oblige, du Richard Wagner polémiste, auteur en 1850 de ce pamphlet auquel puiseront les thèses nazies, La juiverie dans la musique.

Au Grand Théâtre, en quatre soirées qui s’échelonnent tout au long de la saison, il s’entoure d’Alain Carré, homme de théâtre, et de Bernard-Henri Lévy, écrivain, pour scruter dans Le cas Wagner l’ombre idéologique qui enveloppe le compositeur allemand.

Aimez-vous Wagner?

Marc Bonnant: Contrairement à Alain Carré, je ne suis pas musicologue, et je n’exclus pas que Bernard-Henri Lévy ne le soit que peu lui-même. Je crois savoir qu’il déteste Wagner parce qu’il n’arrive pas à surmonter l’aversion que l’homme lui inspire. Il vit en intellectuel le tiraillement entre la curiosité pour ce compositeur dionysiaque et la réticence à l’égard de ses idées. En termes de musique, on se demandera sur la scène s’il y a dans les opéras de Wagner des personnages qui correspondent à des archétypes juifs ou des phrases musicales qui seraient une parodie de la musique de synagogue. Du coup, je n’en finis pas d’écouter Wagner.

Alain Carré: Wagner n’est pas mon compositeur préféré. Je suis plus porté vers la musique française. Dans les opéras du Ring, pour moi, «ça crie trop». Ce qui m’étouffe, dans la musique comme dans les écrits de Wagner, c’est l’absence de silence. Il est l’antisilence.

Vous livrerez-vous à un procès contre l’antisémitisme du compositeur? Avec témoins à charge et jury populaire?

M.B.: Nous allons citer des témoins, et donc les appeler par la fiction. Schopenhauer sera évoqué, Feuerbach aussi, Nietzsche inévitablement. Et nous considérerons qu’il y a un défenseur et un accusateur, qui n’adopteront pas nécessairement l’ordre classique selon lequel l’accusation commencerait et la défense répondrait. Tout cela sera le fait du hasard. Il y aura d’abord de la musique, puis Alain incarnera Wagner en disant des ex traits de ses textes, principalement tirés

de La juiverie dans la musique. Ensuite, il roulera un dé et désignera ou moi (la défense) ou Bernard-Henri (l’accusation) pour improviser en premier. Nous sommes deux à plaider: en philosophe, Bernard-Henri Lévy soutient une certaine vérité; en avocat, je dis ce qu’on peut penser. Si j’étais tenu à la même probité que mon partenaire, je ne pourrais pas, moi qui suis totalement philosémite, défendre que Wagner n’est pas antisémite, et que l’antisémitisme n’est jamais qu’une manière de penser qui a quelques racines et quelques fondements.

Comment s’articuleront les quatre

volets de votre projet?

A.C.: On commence par un chapitre consacré au polémiste. On enchaînera en janvier sur l’homme Richard Wagner. Puis sur l’artiste en avril. Enfin, on aboutira à une synthèse.

M.B.: Les trois premiers affrontements préparent une conclusion. Le vrai sujet n’est pas de savoir si Wagner était antisémite ou non. C’est de savoir si le fait qu’il l’ait été a ensemencé l’avenir. Pensait-il en les rédigeant que ses écrits puissent être transformés, portés plus loin jusqu’à la barbarie ultime? C’est tout le problème de la responsabilité de l’artiste, de l’intellectuel, et peut-être même de tout sujet parlant, qui est enjeu. Mesurons-nous la manière dont notre parole est prise? A supposer qu’un artiste soit abject, est-ce que cela souille son œuvre? Tel sera l’objet de notre quatrième volet. Avant d’arriver à ce débat-là, Bernard-Henri devra soutenir que l’indignité de l’homme entraîne l’indignité de tout ce qu’il exprime. Tandis que je défendrai notamment que, à côté des livres qu’il a écrits, le comportement de Wagner n’a pas été celui d’un antisémite: que faire d’actes qui infirment le discours?

Quelle personnalité traînerez-vous donc en justice la prochaine fois?

A.C.: Le marquis de Sade! Pour le bicentenaire de sa mort, qui sera commémoré l’an prochain. On le fera dans le cadre du Festival de Coppet, et peut-être à Lacoste, dans le midi de la France, où le marquis de Sade possédait un château.

Les haines de Wagner

Eclairage

Poète, musicien, penseur, dramaturge et finalement démiurge d’une oeuvre d’art qu’il voulait totale, Richard Wagner a, dans sa démesure, écarté rageusement tous ceux qui pouvaient s’opposer à son dessein. Sa rancune a été particulièrement généreuse: envers le pouvoir, les nantis, les banquiers qui le poursuivaient pour dettes, les Français qui ont chahuté son Tannhii user et, bien entendu, lesJuifs. Dirigée d’abord contre les musiciens juifs – Meyerbeer et Mendelssohn en particulier – dans son fameux pamphlet de 1850, sa haine s’est exacerbée au cours de son existence, entretenue par les préjugés de l’époque et de son entourage. «Les Juifs, dans son esprit, sont l’incarnation d’une modernité dégénérative et mercantiliste liée à la race», écrit Pierre-André Taguieff dans son récent ouvrage Wagner contre les Juifs (Berg). Pour inexcusable qu’il soit, son antisémitisme n’est qu’un aspect de sa personnalité complexe. Qui trouve peut-être sa source dans le soupçon lié à son identité: aussitôt après sa naissance et la mort de son père, sa mère épousait Louis Geyer, qui était juif. Selon le musicologue Marcel Schneider, le destin de Wagner aura été de «servir de proie à l’admiration et au dénigrement», quelles qu’en soient les raisons, esthétiques, philosophiques, nationalistes ou raciales. Mais il est évident que les affinités pronazies du clan Wagner et la récupération de sa musique sous le Ille Reich ont suscité un anti-wagnérisme presque insoluble.

Matthieu Chenal 


Tribune de Genève – 06.11.2013

GRAND THÉÂTRE

Marc Bonnant joue le procès fictif de Wagner

Avec Bernard-Henri Lévy et Alain Carré, le célèbre avocat genevois de la Fondation Edmond J. SAFRA s’empare sur les planches du Wagner polémiste.

Entre le tribunal et la scène, la cloison va s’amincissant. Les occasions se multiplient où les ténors du barreau s’improvisent stentors des planches. A Genève, c’est surtout par l’ancien bâtonnier Marc Bonnant que le transfert se fait. Après avoir mis en spectacle des plaidoiries pour Jésus, Socrate ou Baudelaire, voici que l’orateur s’empare, bicentenaire oblige, du Wagner polémiste, auteur en 1850 de ce pamphlet auquel puiseront les thèses nazies, « La Juiverie dans la musique ». Au Grand Théâtre, en quatre soirées qui s’échelonnent tout au long de la saison, il s’entoure de ses complices Alain Carré, homme de théâtre, et Bernard-Henri Lévy, écrivain et homme public, pour scruter l’ombre idéologique qui enveloppe le compositeur allemand.

Aimez-vous Wagner ?

Marc Bonnant: Contrairement à Alain Carré, je ne suis pas musicologue, et je n’exclus pas que Bernard-Henri Lévy ne le soit que peu lui-même. Je crois savoir qu’il déteste Wagner, parce qu’il n’arrive pas à surmonter l’aversion que l’homme lui inspire. Il vit en intellectuel le tiraillement entre la curiosité pour ce compositeur dionysiaque et la réticence à l’égard de ses idées. En termes de musique, on se demandera sur la scène s’il y a dans les opéras de Wagner des personnages qui correspondent à des archétypes juifs ou des phrases musicales qui seraient une parodie de la musique de synagogue. Du coup, je n’en finis pas d’écouter Wagner.

Vous livrerez-vous avec « Le cas Wagner » à un véritable procès contre l’antisémitisme du compositeur?

Nous allons citer des témoins, et donc les appeler par la fiction. Schopenhauer sera évoqué, Feuerbach aussi, Nietzsche inévitablement. Et nous considérerons qu’il y a un défenseur et un accusateur, qui n’adopteront pas nécessairement l’ordre classique selon lequel l’accusation commencerait et la défense répondrait.

Comment s’articuleront les quatre volets de votre projet ?

Les trois premiers affrontements préparent une conclusion. Le vrai sujet n’est pas de savoir si Wagner était antisémite ou non. C’est de savoir si le fait qu’il l’ait été a ensemencé l’avenir. Pensait-il en les rédigeant que ses écrits puissent être reçus, transformés, portés plus loin jusqu’à la barbarie ultime? C’est tout le problème de la responsabilité de l’artiste, de l’intellectuel, et peut-être même de tout sujet parlant, qui est en jeu.


www.concertclassic.com – 12.11.2013

“Le Cas Wagner” au Grand Théâtre de Genève – Richard à la question

En marge de son Ring programmé au long de sa saison, le Grand Théâtre de Genève propose un petit spectacle iconoclaste : “ Le Cas Wagner ”. Cela rappelle quelque chose… Mais oui ! le fameux pamphlet de Nietzsche. En l’espèce, ce spectacle sous-titré “ Le Procès Wagner ” confronte Marc Bonnant, gloire suisse du barreau, à l’écrivain et philosophe qu’il n’est plus besoin de présenter Bernard-Henri Lévy, avec le comédien Alain Carré comme illustrateur (et médiateur ?). L’idée est donc celle d’un faux procès, mis en scène, avec Wagner en tant que prévenu, Bonnant comme avocat et BHL dans le rôle du procureur.

Dans la grande salle du théâtre, devant un public qui s’écrase et à l’occasion encourage de ses applaudissements ou de ses rires, alternent ainsi les déclarations du “ prévenu ”, puisées à son abondante littérature, et les réactions qu’elles suscitent auprès de la défense et de l’accusation. Les unes et les autres lancées avec talent : celui d’un magnifique diseur dans le cas du comédien lisant les textes du maître de Bayreuth, de beaux effets de manches pour l’avocat genevois, et d’une élocution claire et percutante pour la partie adverse. Les débats s’animent vite, seulement interrompus de quelques pauses musicales et d’images d’époque projetées.

Thème du premier volet d’une tétralogie appelée à se poursuivre : le polémiste antisémite. Sont cités à comparaître des témoins à charge et à décharge : Cosima, Marx, Feuerbach, Meyerbeer, Mendelssohn ou… Hitler. Les arguments fusent, frappés avec vigueur, les passions s’enflamment et l’intérêt ne se relâche pas durant les deux heures et demie de cette soirée sans entracte (durée wagnérienne oblige !). De cette joute verbale, BHL tire peut-être le meilleur, qui sait trouver des images fortes ou des répliques contondantes, face à une défense qui parfois se perd dans les généralités, mais avec une certaine allure. La cause, il est vrai, est sur ce plan difficile à défendre… L’humour n’est toutefois pas absent au fil de ce procès d’estrade, même si le sujet du délit ne s’y prête guère, et si son auteur lui-même en était singulièrement dépourvu. Ovation finale et méritée pour les trois intervenants du tribunal.

En appel, les trois prochaines séances aborderont “ L’homme ” (31 janvier), “ L’artiste ” (30 avril) et un “ Best Of ” (12 mai). Acquittement ou condamnation ?… Le procès risque bien de ne pas se clore. Ni le débat.

Pierre-René Serna


Le Matin Dimanche – 13.10.2013

Jean-Jacques Roth

C’est une pluie de Wagner qui tombe sur Genève. Un passionnant Geneva Wagner Festival s’installe dans les théâtres, les salles de concert, les musées, déborde jusqu’à la Cinémathèque à Lausanne : une quinzaine d’événements pour inspecter le monumental œuvre wagnérien à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance du compositeur.
Rien de vient à bout de Wagner, mais ce festival a pour mérite d’en aborder les facettes innombrables : relations avec les autres arts, influences, descendance, source d’inspiration encore vivante…

[…] A-t-on donc le droit d’échapper à l’adulation qui entoure Wagner ? Car celle-ci est universelle. Après Jésus et Napoléon, le compositeur est la figure historique qui a inspiré le plus grand nombre d’écrit. Egoïste absolu, révolutionnaire toujours ruiné, séducteur sans scrupule, Wagner avait tous les défauts, qu’il cumulait avec une petite taille, une peau ravagée par une dermite séborrhéique et une voix de crécelle. C’est dire le charisme du personnage, qui mettait à genoux les femmes et leurs maris, les plus grands intellectuels de son temps, ses pairs musiciens et artistes, pour la plupart ensorcelés.
Beaudelaire a tout dit. Ecoutant le prélude de « Lohengrin », il est « délivré des liens de la pensanteur », « planant au-dessus et bien loin du monde naturel ». Pour Thomas Mann, Wagner est celui qui réconcilie la psychologie et le mythe. Il l’admire mais décèle son pouvoir de fascination, cette « volupté morbide » dont le nazisme fera son étendard artistique, la totalité musicale et poétique de Wagner répondant au totalitarisme du système de pensée du IIIe Reich.
Le débat reste vif sur la relation entre l’homme et l’œuvre, entre l’œuvre et ce qu’en a fait la postérité : peut-on aimer le Wagner aux écrits d’un antisémitisme parfois féroce ? Et dont la musique menait les prisonniers d’Auschwitz aux chambres à gaz ? L’avocat Marc Bonnant et le philosophe Bernard-Henri Lévy orchestreront cette dispute le 8 novembre au Grand Théâtre.

Par Catherine Frocas


Sortir ici et ailleurs – le 12.11.2013

Wagner était-il antisémite ? Bernard-Henri Levy, Maître Bonnant et Alain Carré pour le procès de Wagner ! Grand Théâtre de Genève, 8 novembre 2013

Un événement théâtral éblouissant dont le premier volet se déroulera le 8 novembre 2013 au Grand Théâtre de Genève. Seront convoqués les grands tribuns plébiscités l’an dernier autour des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire : Maître Marc Bonnant, ancien bâtonnier et orateur hors pair, Bernard-Henri Lévy, philosophe et écrivain engagé et Alain Carré, fougueux comédien épris de musique.

Le sujet de leur performance s’annonce hors nomes : convoquer Wagner et ses écrits à la barre des accusés : Wagner était-il antisémite ?
Dans l’histoire de l’antisémitisme moderne, le rôle joué par Richard Wagner est aussi important qu’incomparable. Par son factum laborieux publié en 1850 et réédité en 1869, La juiverie dans la musique, où il dénonce l’influence selon lui corruptrice des juifs dans la musique, il a largement contribué à la formation des énoncés de l’antisémitisme moderne. D’autres pamphlets suivront, d’une judéophobie flagrante, brutale et, parfois, terrifiante.
La philosophie et l’esthétique du siècle, mais aussi l’esprit du Festival de Bayreuth seront convoqués. Sans oublier, naturellement, la grande ombre de la tragédie du XXe siècle et de ce qu’il faut bien, hélas, appeler le wagnérisme politique.

Le « Procès » mis en scène au Grand Théâtre sera en trois actes et une péroraison de contrastes. Alain Carré incarnera Richard Wagner. Bernard-Henri Lévy et Marc Bonnant l’accuseront ou le défendront. En alternance, sur un coup de dé, selon leur pensée profonde ou – qui sait ? – en contradiction avec elle…
Seront cités à comparaître – viendront-ils ? – des témoins à charge et à décharge : Kant, Bakounine, Marx, Feuerbach, Schopenhauer, Meyerbeer et Mendelssohn, Nietzsche et Baudelaire, mais aussi Gobineau, Cosima Wagner, Houston Stewart Chamberlain, Winifred Wagner… et, peut-être, Adolf Hitler.
Les textes seront analysés. Ce qu’ils disent et ce qu’ils font naître. Les images et la musique seront évoquées et les symboles de leur sillage.
Les thèmes spécifiques abordés seront les suivants

Les dates :
Le 8 novembre 2013 à 19h30 : l’Artiste
Le 31 janvier 2014 à 19h30 : l’Homme
Le 30 avril 2014 à 19h30 : le Polémiste
Le 12 mai 2014 à 19h30 : le Best Of

L’antisémitisme des écrits polémico-théoriques de Wagner est une réalité.
En trouve-t-on la trace, et comment, dans ses œuvres poético-musicales ?
Et quelle est, au regard de l’Histoire, la responsabilité de l’intellectuel et de l’artiste ?
Un musicien immense répond-il, et de quelle façon, face à quel tribunal, de ses délires ou de ceux qu’il a nourris?
Vous serez juges !

Billetterie
T + 41 22 322 50 50
Du lundi au samedi de 10h à 18h
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Grand Théâtre de Genève
Boulevard du Théâtre 11
1204 Genève, Suisse ‎
+41 22 322 50 00 ‎
geneveopera.ch


La Tribune de Genève – le 10.11.2013

BHL et Marc Bonnant croisent le fer à propos de l’antisémitisme de Wagner

1300 personnes captivées vendredi soir par un spectacle de presque trois heures.

Presque trois heures alors que le spectacle devait en principe durer une heure trente. Sans mise en scène, sans jeu d’acteur, sans suspens, ils ont réussi à captiver les 1300 personnes présentes au Grand-Théâtre vendredi soir. A l’occasion du bi-centenaire de la naissance de Richard Wagner, le comédien Alain Carré, l’avocat Marc Bonnant et le philosophe Bernard-Henri Lévy sont revenus sur les contradictions et les paradoxes du grand homme. Le Wagner des pamphlets était-il antisémite? Telle était la question explicite. L’implicite, plus intéressante peut-être, était celle de savoir si l’on pouvait être bête et génial à la fois.

Sur ce thème, Alain Carré qui incarnait Richard Wagner à son bureau, lisant des extraits de ses pamphlets n’avait pas la tâche facile. Car personne n’a soutenu que «La juiverie dans la musique» (écrit en 1850 sous pseudonyme et publié à nouveau en 1869 sous son propre nom) était un grand texte. «Wagner est un mauvais écrivain dans ses pamphlets, il affirme, il ne démontre pas et il se répète», souligne son avocat d’un soir, Marc Bonnant.

Son accusateur, Bernard-Henri Lévy dénonce «la bêtise de ces textes». Il parle de ce «crétin de Wagner qui ose nous dire, à l’époque où vivait un certain Heine, qu’il faut un rapport physique, physiologique à la langue pour pouvoir créer». Et de citer quelques chefs d’œuvre de la littérature (Lolita de Nabokov, Heart of Darkness, de Conrad) qui n’ont pas été écrits dans la langue maternelle des auteurs.

Richard Wagner était-il antisémite? Et s’il l’était, cette vision du monde a-t-elle influencé ses opéras? A-t-elle eu un impact historique puisque ses œuvres sont devenues la référence musicale de l’Allemagne nazie? A ces questions graves, Marc Bonnant joueur, brillant, distant comme à son habitude, répond par une pirouette: «Je ne pense pas ce que je dis et je ne dis pas ce que je pense». Il arpente la scène comme un prétoire, il donne la réplique qui fait mouche, le mot d’esprit qui suscite l’hilarité. Il s’agit de captiver, d’amuser, de séduire. De convaincre éventuellement que Wagner n’était pas antisémite, mais surtout de ne pas ennuyer le public avec la recherche d’une vérité à laquelle il ne croit pas.

Wagner n’est pas antisémite, plaide-t-il, il a simplement un problème de limites et d’identité. Il craint la venue des Juifs, ce peuple dominateur à la personnalité trop forte car l’Allemagne n’est pas prête à l’accueillir, à l’intégrer, elle est encore trop fragile. Alors Wagner veut qu’elle hérisse des barrières, des murs et des frontières. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’à son terme, poursuit l’avocat: «Israël est le rêve abouti de Richard Wagner!»

L’approche de Bernard-Henri Lévy est plus heurtée, plus incertaine, douloureuse peut-être. Il joue aussi un peu, il le faut bien. A un moment donné, la veste de son costume tombe par terre et BHL apparaît dans sa légendaire chemise blanche. Mais le sujet lui importe, le sort de son «illustre et malheureux» homologue, Hermann Levi, chef d’orchestre tourmenté, humilié et moqué par le couple Wagner, ne lui est pas indifférent. L’antisémitisme de Wagner le «glace». «Ces textes ne doivent pas être considérés comme des lapsus, comme des erreurs de jeunesse». Ce ne sont pas des propos «en passant», des écrits «accidentels». Il faut les prendre au sérieux.

Aux yeux de cet éphémère procureur, il y a une part de vérité dans les propos de ceux qui dénoncent une «parenté criminelle» entre le rêve de Wagner dans ses écrits et la solution finale. Impardonnable.

La polémique est loin d’être achevée. Le procès de Wagner aura une suite les 31 janvier, 30 avril et 12 mai prochain, toujours au Grand-Théâtre.

Par Catherine Frocas


Le matin dimanche – le 27.10.2013

Une joute intellectuelle va opposer Marc Bonnant et Bernard-Henri Lévy

Que faire de Richard Wagner l’antisémite?

PROCÈS L’avocat genevois et le philosophe français organisent quatre débats autour de l’antisémitisme de Richard Wagner. L’un à l’accusation, l’autre à la défense, mais surtout acharnés à comprendre.

Jean-Jacques Roth

Fêté à Genève en ce mois de novembre, Wagner était rageusement antisémite – ses écrits en attestent – et le créateur d’une œuvre que le nazisme a fait sienne. Peut-on, dès lors, dissocier l’œuvre assurément géniale de l’homme, de sa pensée et de ce qu’en a fait la postérité? Le chef israélo-argentin Daniel Barenboïm, grand spécialiste de Wagner qu’il a dirigé en Israël au prix de controverses terribles, a ainsi résumé cette équation: Wagner avait «une personnalité répugnante » qu’il est «très difficile de faire coïncider avec la musique qu’il a écrite, qui crée si souvent des sentiments totalement opposés ».

Le philosophe français Bernard-Henri Lévy, l’avocat genevois Marc Bonnant et le comédien Alain Carré (dans le rôle du compositeur) proposent quatre soirées pour débattre du « cas Wagner » : le polémiste (8 novembre 2013), l’homme (31 janvier 2014), l’artiste (30 avril) et la péroraison conclusive (12 mai).

«IL FAUT RÉSISTER À LA TENTATION DE LA CENSURE»

BERNARD-HENRI LÉVY « ll n’y a pas l’ombre d’un débat à propos de l’antisémitisme de Wagner : il était d’un antisémitisme enragé. Le débat commence après. Quelle est la forme de cet antisémitisme ? Sa genèse ? Quel rapport entretient-il avec son génie ? C’est comme pour Heidegger et Céline, vous avez trois « options ». La première : l’antisémitisme et l’œuvre sont hétérogènes. La seconde : il y a un lien, mais l’œuvre aurait été plus grande encore sans l’antisémitisme. Et la troisième, la plus terrible, mais qu’on est obligé d’envisager : est-ce que l’antisémitisme ne serait pas, aussi, l’un des carburants de l’œuvre ? ». Ma conviction, c’est que l’homme et sa pensée sont indissociables de l’œuvre, qu’on ne peut pas découper Wagner, qu’on ne peut pas dire « il y a le bon Wagner d’un côté – et, de l’autre, le Wagner infréquentable ». Autrement dit, tout admirateur de cette œuvre est confronté à la tâche difficile, presque impossible, de penser les deux choses à la fois. C’est la même chose pour Heidegger qui était intrinsèquement nazi et qui est, en même temps, l’un des philosophes les plus importants de la modernité. » Je suis admirateur des opéras de Wagner, oui. Mais j’ai un rapport compliqué à la musique, je n’en écoute plus guère. J’ai été pianiste jadis, j’ai beaucoup joué, j’ai donc une familiarité ancienne avec cette œuvre et je sais ce que signifie la difficulté de vivre charnellement la contradiction entre l’infamie de l’homme et de sa pensée, d’une part, et la grandeur de l’œuvre d’autre part. Car l’importance de la création de Wagner est indiscutable.

J’irais même plus loin : la civilisation européenne ne serait pas ce qu’elle est sans Wagner – elle serait privée d’une part de sa grandeur.

Faut-il incriminer Wagner de l’adulation que lui portaient les nazis, et de l’utilisation politique dont il a été l’objet ? Je ne le pense pas. Un créateur n’est pas comptable de ce que font de lui ceux qui viennent après lui. Pas de responsabilité morale. Et halte aux nains, trop heureux de se débarrasser d’une œuvre géniale en excipant du fait qu’elle a pu, aussi, donner des ailes à des salopards. La postérité d’une œuvre, la manière dont elle a été instrumentalisée ne peuvent l’invalider.

Elles ne doivent, à aucun prix, faire que l’on censure en soi le désir de l’entendre, et le plaisir. Il faut savoir que cela a existé. Il faut y réfléchir. Mais il faut résister, en soi, à la tentation de la censure.

Je comprends que l’exécution en concert de Wagner reste prohibée en Israël, mais je ne suis pas sûr d’approuver cela. Encore une fois, son antisémitisme est une tache indélébile sur sa mémoire.

Encore une fois, cet antisémitisme n’a pas de circonstances atténuantes du genre « tout le monde était antisémite à l’époque ; l’antisémite était un lieu commun de la pensée allemande ». J’irais même plus loin : pour un homme du calibre de Wagner, ou d’Heidegger, ou de Céline, il y a, si j’ose dire, encore moins de circonstances atténuantes que pour un crétin ordinaire – génie oblige… Mais en même temps, le peuple israélien est assez grand, la démocratie israélienne est assez solide, la mémoire du peuple juif est assez bien construite pour que puisse être supportée l’épreuve d’une représentation de Wagner. Je suis, là-dessus, plutôt sur la position de Daniel Barenboim. »

«LES RAISONS DE L’ANTISÉMITISME DE WAGNER SONT ÉTRANGES»

MARC BONNANT « La question est de savoir si Richard Wagner était un salaud au sens sartrien. Et de savoir si un salaud reste un auteur, un compositeur, dont on peut lire, écouter les œuvres sans référence à celui qui les a produites. La question dépasse Wagner, c’est celle qui est posée à propos de Céline ou de Heidegger, ou pourquoi pas à Aragon en raison de on engagement communiste. »

Chez Wagner, cette question s’en double d’une autre, liée à l’utilisation que le national-socialisme a fait de sa musique : dans quelle mesure un artiste répond-il de ses successeurs ? En d’autres termes, est-il comptable de l’avenir ? Je suis maître de ma parole, mais suis-je maître de celle que je fais naître ? Voici les interrogations.

L’antisémitisme de Wagner ne fait pas débat Il a écrit des propos d’un antisémitisme total, bien qu’il faille signaler qu’il a refusé de signer des pétitions antisémites en 1870. Par prudence, pour ne pas s’aliéner des mécènes, ou par conviction ? Par cynisme ou par hauteur ? On peut en discuter. Ce qui reste certain, en revanche, c’est ce que le IIIe Reich a fait de son œuvre.

Les raisons de l’antisémitisme de Wagner sont étranges. On ne sait s’il s’agit d’un signe de mépris ou d’estime masquée. D’autres que lui, hauts esprits de son temps, assimilent le Juif à la finance internationale, à la théorie du complot. Le Juif devient le capitaliste, et c’est parce qu’il est le capitaliste qu’il doit être détruit. Cette aversion coïncide bien sûr avec la consolidation du fort sentiment national allemand, mais il essaime partout en Europe. La notion d’un peuple juif inassimilable rend compte à la fois de la crainte qu’il suscite et de l’hommage ainsi rendu à sa singularité.

On a également tressé de longues thèses psychanalytiques sur le fait que Richard Wagner ne serait pas le fils de Friedrich Wagner, mais de Ludwig Geyer, qui était juif et qui devriendra son beau-père. On lirait alors dans l’antisémitisme de Wagner le rejet inconscient d’une filiation infamante et de l’expression d’une identité déchirée. Je suis peu enclin à retenir cette explication. O trouve chez Wagner une haine de soi mêlée à un orgueil de soi, une incroyable arrogance. Ce sont les traits mêmes que, souvent, l’antisémite prête aux Juifs. Il est d’ailleurs très intéressant de se demander en quoi des personnages de ses œuvres, dans leur laideur gnomique, ne projettent pas quelque chose de cette représentation de soir altérée. Je pense à Mime ou Alberich, dans « Le Ring du Nibelung », voleurs d’or aux cupidités odieuses.

L’antisémite fait le Juif, disait Jean-Paul Sartre. On peut soutenir que c’est l’anti-antisémite qui fait surgir l’antisémite. Pour voir comme certains l’ont fait, dans le personnage d’Alberich, ce nain distordu aimant l’art par-dessus tout, la représentation du Juif, encore faut-il que l’on ait intériorisé un stéréotype, que l’on ait fait siens les archétypes prétendument dénoncés par l’autre. L’antiraciste, en un mot, a souvent le regarde du raciste. C’est le ressort de sa dénonciation.

> A voir : Premier débat le 8 novembre, au Grand Théâtre de Genève, 19h30.

www.geneveopera.ch


Scènes Magazine – novembre 2013

débat au grand théâtre de genève

 Rions avec Wagner

Le Grand Théâtre a concocté un petit spectacle iconoclaste, avec Wagner pour victime. Le célèbre auteur et compositeur ne prête pas vraiment à rire, et lui-même était singulièrement dépourvu d’humour. Raison de plus pour· s’en divertir !

Le spectacle s’intitule Le Cas Wagner. Cela rappelle quelque chose …

Mais oui ! Le fameux pamphlet de Nietzsche*. En l’espèce il va confronter Marc Bonnant, gloire suisse du barreau, à l’écrivain et philosophe de renommée internationale Bernard-Henri Lévy, avec le comédien Alain Carré comme illustrateur (et médiateur ?). Les débats risquent bien d’être animés. Le maître de Bayreuth suscite toutes les passions, et tous les fanatismes, comme on sait. Son antisémitisme ne saurait être contesté, qui tourne à la manie: allant même jusqu’à reprocher aux Juifs de manger de la viande! Et Hitler lui-même n’hésitera pas à dire : « Il n’y a qu’un précurseur au national-socialisme : Richard Wagner ». Sic ! La cause est donc entendue, et difficile à défendre. Nous souhaitons bien du courage à son avocat.

Ce qui explique que certains préfèrent se réfugier dans sa musique. Comme si elle-même était exempte de ces connotations sulfureuses … Loin s’en faut ! Comme d’aucuns aussi préfèrent ne retenir chez Céline que 1′ écrivain. Mais il y a une différence – de taille ! -, c’est que ce dernier ne fait que suivre une idéologie, quand l’autre l’instaure. On peut toutefois s’interroger sur le personnage : littéralement obsédé par les Juifs, alors que son entourage en regorge – et parmi les plus fervents, comme le chef d’orchestre Hermann Levi, à qui Wagner demanda de changer de religion! Il est instructif à cet égard de visionner l’émission de télévision, naguère programmée sur Arte (et que l’on peut retrouver sur internet), « Wagner et les Juifs ». Comme il est tout aussi instructif de jeter un œil aux maquettes des personnages pour la première du Ring en 1876, en présence de Wagner et sous son contrôle, visibles au musée de Bayreuth (et prêtées actuellement au Musée Berlioz de la Côte-Saint-André) Albérich et Mime grimés

comme des Juifs de caricature, face à un Siegfried au visage d’Apollon ! On ne peut plus parlant ! Et alors même que 1 ‘ascendance du compositeur

sur ce plan n’est pas des plus claires. Ceci explique certainement cela …

Parlons donc de musique. Pour rester peut-être plus serein … Mais ici aussi, hélas !, le débat fait rage. Entre les laudateurs inconditionnels : Richard Strauss, Pierre Boulez, Vincent d’Indy (ce qui dans ce cas s’explique aussi idéologiquement), et même Mahler et Schoenberg … et des contempteurs qui le sont tout autant : Stravinsky, Ravel, Darius Milhaud, le compositeur actuel Philippe Hersant… Quand certains y voient le père de la modernité en musique, alors qu’il n’y a rien de plus démodable (pour paraphraser Nietzsche ou Rilke), d’autres récusent une lourdeur, une boursouflure, un effet totalisant, sinon totalitaire … Chacun son approche. Et le débat risque bien de ne pas être clos. Ni le procès.

Il n’empêche que le Grand Théâtre programme cette saison – et il a bien

raison! – une Tétralogie complète. Car s’il est une chose que l’on ne peut pas dénier à Wagner, c’est d’être au-delà d’un simple petit maître. Sa postérité, et les controverses qu’elle suscite toujours, le prouveraient. Mais rien n’interdit de prendre, tout comme Nietzsche, un recul ironique et amusé.

Pierre-René Serna

Les thèmes spécifiques abordés seront les suivants :

L’Artiste· 8 novembre 2013 à 19h30

VHomme • 31 janvier 2014 à 19h30

Le Polémiste· 30 avril2014 à 19h30

Le Best Of· 12 mai 2014 à 19h30

Billets: 022/322.50.50 du lundi au samedi de 10h à 18h, billetterie@genel’eopera.ch

• L’auteur de ces lignes a choisi pour sa part d’intituler son propre pamphlet:

I’AIIIi-Wagner sans peine (Presses universitaires de France).


La liberté – 02.11.2013

BHL accusateur au procès Wagner

Spectacle. Le compositeur allemand fut un génie musical et un antisémite notoire. A genève, où se jouera son procès fictif, l’intellectuel Bernard-Henri Lévy sera l’avocat de l’accusation.

Bernard Henri Lévy plaidera pour montrer que le « musicien génial » fut aussi l’un des penseurs de l’antisémitisme moderne. KEYSTONE

Thierry Raboud

Pour jouer le procès d’un homme qui fut à la fois un compositeur hors pair et un antisémite notoire, deux orateurs viendront à la barre, de ceux que l’on adule ou déteste. D’un côté, l’éloquence extraordinaire de Me Marc Bonnant, défenseur de la langue française devant l’éternel. Face à lui, la faconde de Bernard-Henri Lévy, intellectuel aussi brillant que contesté, figue du paysage médiatique français. En fil rouge, la question de l’antisémitisme de Wagner (lire ci-contre). En attente du premier volet de ce procès fictif, qui aura lieu vendredi, BHL fourbit ses armes et expose ses arguments.

Vous allez, au gré du hasard, dérendre ou combattre Wagner lors d’un « procès » fictif. Quelle est votre vision personnelle de cet homme et de son héritage ?

Bernard-Henri Lévy : Non, non, pas au gré du hasard du tout. Le sujet est trop grave pour que je le laisse « au gré du hasard ». Dans la « mise en scène » que nous avons prévue, avec Marc Bonnant et Alain Carré, je serai, bien évidemment, du côté de l’accusation. C’est-à-dire, pour moi, de la vérité. Car ma vision « personnelle », pour reprendre votre mot, c’est que Wagner n’est pas seulement antisémite – c’est l’un des inventeurs de l’antisémitisme moderne.

A la question « Wagner était-il antisémite ? », la réponse par l’affirmative s’impose, selon vous, d’elle-même. Comment peut-on faire la défense d’un tel personnage ?

D’abord, ce « personnage », comme vous le dites encore, est aussi un des plus grands artistes de tous les temps. L’équivalent, qu’on le veuille ou non, de Dante, Goethe, Proust ou Shakespeare.

Cela donne-t-il tous les droits ?

Ça c’est autre chose. Le « spectacle » que nous allons offrir au Grand Théâtre de Genève c’est un acteur (Carré), un intellectuel (moi), mais c’est aussi un avocat, un vrai avocat, l’un des avocats de langue française les plus éloquents et les plus doués (Bonnant). Or c’est quoi l’éthique d’un avocat ? C’est que personne n’a « tous les droits ». Mais que tout le monde a, en revanche, le droit à une défense. Si, autrement dit, Mac Bonnant prend le parti de la défense, cela ne voudra pas dire qu’il « doute » de l’antisémitisme de Wagner » ou que, dans son for intérieur, il pense différemment de moi. Cela voudra juste dire que l’avocat qu’il est aussi et que, sur cette scène-là, il sera d’abord pense qu’il n’y a, pour un avocat, pas de cause indéfendable.

Le génie du musicien excuse-t-il les déviances idéologiques du théoricien ?

Non. D’autant qu’il ne s’agit pas de simples « déviances ». Wagner est un musicien génial. Mais c’était aussi une sorte d’intellectuel, jugé tel par ses contemporains. Et, au cœur de la vision du monde de cet intellectuel, je dis bien « en son cœur », il y avait l’antisémitisme. C’est ainsi que le voyait son époque. C’est le rôle, l’autre rôle, qu’il y occupe. Et c’est ce que disent les textes, de tous ordres, que nous allons, aussi, donner à entendre.

Comment apprécier le compositeur sans penser à l’homme qui signe l’ignoble pamphlet La Juiverie dans la musique ?

C’est, en effet, difficile. Et c’est la raison pour laquelle, en ce qui me concerne, je n’ai jamais été « wagnérolâtre ». Je sais que c’est un géant dans l’rdre de son art. Je suis bien conscient – comment ne le serais-je pas ? – qu’il a, par sa musique, changé nos sensibilités, notre rapport aux choses, donc changé le monde. Mais je ne suis, par exemple, jamais allé à Bayreuth. Jamais. Je n’y peux rien. Je sais que j’ai tort. Mais c’est comme ça.

L’antisémitisme a imprégné toute l’Allemagne de la seconde moitié du XIXe siècle. Cela suffit-il à expliquer les positions de Wagner ?

Non. Car c’est, encore une fois, dans le sens inverse que ça marche. Il a, lui, Wagner, imprégné cet aspect de la pensée allemande de son époque et de la nôtre. Maître à penser secret. Artiste immense, mais aussi maître à penser, ou à dépenser notre pensée, secret. Vertigineux, vous dis-je. A cacun de se débrouiller, pour soi-même, avec ce vertige. C’est aussi de cela, de ce malaise intime au cœur de chacun, qu’il sera question, ce 8 novembre, sur la scène.

Le compositeur face à ses idées sulfureuses

En cette année du bicentenaire de sa naissance, Wagner est partout célébré. Pourtant, derrière l’immense artiste se cache l’intellectuel aux théories profondément antisémites. Tel Janus, Wagner possède ce double visage, fait d’ombre et de lumière. Apprécier la grandeur de l’œuvre musicale, est-ce tolérer le racisme abject de sa pensée profonde ? Pour répondre à cette question, le Grand Théâtre de Genève place Wagner sur le banc des accusés. Joué par Alain Carré, le compositeur sera au cœur d’un procès fictif, dont la première des quatre séances aura lieu vendredi. Les flamboyants rhéteurs Marc Bonnant et Bernard-Henri Lévy viendront à la barre croiser le verbe en faveur ou en défaveur du maître de Bayreuth. TR

8 novembre, 19h30, Gran Théâtre de Genève

 www.geneveopera.ch/production_104